Dernier arrêt de kbd dans la Collection Ecritures. Le conte urbain de Craig Thompson
nous avait permis de présenter ce thème de février, L’Autoroute du soleil nous permet de le clore en compagnie d’un album propice à rythmer l’aventure vers laquelle nous embarquerons dès
le mois prochain, direction : La Quatrième dimension… Mais pour l’heure, place au réalisme. Il nous a suffi de tendre le pouce, Professeur Baru est passé par là. Embarquement immédiat pour un
road-trip décoiffant.
Professeur Baru ? Hervé Baruléa alias « Baru » est un auteur lorrain. Comme quoi, il n’y a pas que la grisaille, le froid et la place Stanislas en ces contrées du nord-est de la France ! [mode on
: militantisme pro-lorrain mené par deux membres de kbd dont je fais partie bien évidemment] Voyez Saint Nicolas (le patron de la Lorraine et des enfants), Jeanne d’Arc (paix à son âme) ou, plus
récemment, Paul Verlaine, Michel Platini… et Baru ! [mode off]. Lorsqu’il publie son premier album en 1984 (Quéquette Blues), Baru est professeur de sport. D’années en albums, on le
retrouve en 1995, date de la première édition de L’Autoroute du soleil (un récit complet qui sera ensuite fractionné en diptyque en 2002 avant d’être réédité en intégrale en 2008).
Plusieurs fois récompensé durant sa carrière (multi-lauréats à Angoulême, Prix des libraires en 1996), son parcours artistique a été consacré à deux reprises. Une première fois en 2006 par le
Grand Boum du Festival de Blois, une seconde fois par le même événement qui l’avait fait connaître en 1985 (Alph-Art du meilleur premier album avec Quéquette Blues) : Angoulême. En
effet, en 2010, le jury du Festival lui a accordé le Grand Prix de la Ville, redonnant ainsi un coup de fouet à un auteur déjà bien mobilisé, en témoigne le site de l'auteur.
Cet auteur assume la paternité de 16 œuvres engagées. Faites le calcul : premier album publié il y a 28 ans, il a depuis réalisé une dizaine de one-shot, pas plus de 2 ou 3 collaborations
(Pauvres Zhéros et Les Chemins de l'Amérique à minima), cela représente un peu
moins de deux années entre chaque album ! Ses lecteurs apprécient son style mordant, ses récits qui mettent « les pieds dans la merde » dira-t-il dans une interview. Ils sont « tous marqués par
un fort ancrage dans la réalité sociale (…) et empreints d’un humanisme combatif » (propos extraits de son site).
L’Autoroute du soleil ne déroge pas à la règle. Récompensé à Angoulême par l’Alph-Art du meilleur album en 1996, cette chronique sociale se développe autour de deux éléments : une idole
et une vengeance. L’idole, c’est Karim, un jeune maghrébin passionné par tout ce qui a trait aux années 50. Aux yeux d’Alexandre, adolescent boutonneux et mal dans sa peau, Karim incarne presque
l’image du type parfait. La vengeance, c’est celle de Raoul Faurissier après avoir découvert sa femme au lit avec Karim. Faurissier, leader politique d’Extrême-Droite, est un riche industriel qui
mène tambours battants sa campagne électorale pour les élections régionales. Parvenu, raciste et sectaire, son sang ne fait qu'un tour quand il découvre qu’il est cocufié par un arabe
de la classe ouvrière. La mort ! C’est le prix à payer pour cette petite frappe afin de régler cet affront. Karim et Alexandre
n’ont d’autre alternative que celle de prendre la fuite. Train pris frauduleusement, voiture volée, auto-stop… tout est bon pour mettre le plus de distance entre eux et Faurissier, s’éloigner de
la Lorraine et prendre la direction du Sud de la France… sortir du territoire?! Sur la route, ils croiseront notamment René Loiseau, un VRP volage.
En quelques pages seulement, Baru a bâti son intrigue et donné le rythme adéquat à son récit, notamment en le cassant/relançant en permanence (15 chapitres). Il sera haletant, à l’instar de
l’énergie dont font preuve les deux adolescents. Ces personnages, non contents de nous faire découvrir leurs hauts-fourneaux lorrains, leur cité ouvrière et leurs perspectives de carrière
limitées, nous conduiront également à la rencontre de narcotrafiquants, de questions de mœurs et d’extrémismes (pour ne citer que quelques thématiques). Comme nous tous, Yvan parle de son expérience de spectateur happé par l’histoire, aborde le côté lecture compulsive et
l’envie de retranscrire l’effet produit par ce temps de lecture : « pendant 430 pages, le lecteur va se retrouver au milieu de cet incroyable road-trip, se retournant régulièrement pour voir si
ce fou de Faurissier ne l’a pas rattrapé ! ». OliV a
également été sensible à ce rythme.
Un scénario fluide, cadencé en partie par les rencontres faites par Karim et Alexandre durant leur périple. L’intrigue s’enrichit régulièrement de personnages secondaires, on apprécie ces
portraits hétéroclites d’individus issus d’une société sclérosée : homo, midinette, routier… et aucun enfant de chœur à l’horizon ! Dans l’équipe, on se plait à parler des personnages ou des duos
qu’ils forment. A ce titre, Lunch les reforment d’un œil
expert en confrontant Karim/Raoul Faurissier vs Alexandre/René Loiseau. On aime leurs personnalités et la façon dont l'auteur les chahute et nous fait réagir. Baru aime travailler de front
psychologie fine des personnages (amitié, sentiments, estime de soi…) et contexte social plus large (chômage, racisme, politique…). Ainsi, dans Pauvres Zhéros, il avait taillé à la hache
les représentations sur la France ouvrière et la précarité sociale. Dans Cours Camarade !, il abordait le rapport de cette France au fascisme. Plus récemment, en 2010, il est revenu sur
l’immigration et les retraites dans Fais péter les basses Bruno !. L’Autoroute du
Soleil a également son lot de casseroles sociales et de rigolades à nous proposer. Et le redondant constat chez les kbédiens : aucun autre univers graphique ne pourrait coller et soutenir
aussi bien ce scénario mature, net et sans bavure.
Graphiquement, on apprécie de (re)découvrir ces corps parfois déformés par le trait nerveux d’un auteur pris dans sa rigueur à rendre compte au plus près du mouvement de son personnage. Un dessin
« spécial » dit-on en Belgique, et qui nous permet de jauger -avec satisfaction- ces « gueules » qui s’envoient la réplique au donnant-donnant… Un « style inimitable » que décrit parfaitement
Champi.
Une tragédie/comédie globalement appréciée dans l’équipe, avec quelques bémols çà et là sur l’impression générale. Comme celui de Choco pour qui le « côté un peu rocambolesque et répétitif des embrouilles frise un
poil l'overdose ». Ou le mien qui ne voit pas cet album comme incontournable bien que
j’en ai apprécié le côté attractif et la pertinence des propos.
Finalement… le message reste longtemps après lecture et, en cela, n’était-ce pas le but recherché par Baru ? Baru est un auteur honnête qui s’affaire à ancrer ses histoires dans un réalisme
social vivant. Je laisse le mot optimiste de la fin à Champi : « Quelques scènes un peu convenues (…) échappent au cliché grâce à la foncière honnêteté de l'auteur qui n'a pas son pareil pour
parler de la France des oubliés avec ses tripes et ses souvenirs ».
Dans une maison de Châtillon-sur-Seine, une femme (saoulée pour l'occasion) met au monde son troisième enfant. Contrairement au deux précédents, ce bébé vivra. Alice Prin (c'est son nom) est
promise à un grand avenir, et les conditions alcoolisées de sa naissance ne font qu'anticiper son destin de fêtarde et de femme libre. Car si Alice Prin est son état civil, la postérité et le
monde de l'art l'immortaliseront plutôt sous le nom de Kiki de Montparnasse.
Modèle convoité par les plus grands artistes de Paris, célèbre compagne de Man Ray, puis chanteuse de cabaret et artiste-peintre, elle est le symbole du Montparnasse de l'Entre-Deux-Guerres. Elle
a également été élue reine de Montparnasse, titre jusque-là jamais remis en jeu. Pourtant, elle est aujourd'hui plus ou moins tombée dans l'oubli, et les personnes qu'elle a côtoyées sont, dans
nos mémoires, autrement plus célèbres qu'elle : Man Ray bien sûr, mais aussi Jean Cocteau, Amedeo Modigliani, Louis Aragon, Ernest Hemingway, Pablo Picasso, Paul Eluard, et j'en passe.
C'est donc un plongeon historique et artistique que nous proposent José-Louis Bocquet, le scénariste, et Catel,
l'illustratrice. Ils nous livrent un ouvrage instructif sur une page de notre histoire culturelle en compagnie des plus grands. A la poursuite d'un Paris disparu, à l'image des débuts de
chapitres (les dates, les adresses, les façades), Kiki de Montparnasse respire l'ambiance rétro et l'agitation du Montparnasse des années 20. Une ambiance dans laquelle nous avons tous
aimé nous aventurer.
C'est aussi et surtout le caractère d'une femme hors du commun : personnage impudique et festif pour Lunch ; femme exceptionnelle à la vie extrême, artistique et éparpillée pour
Champi ; enfant spontanée, personnage rustre mais touchant, semblable à Edith Piaf pour Mo' ; frivole, autonome et libre pour OliV ; dynamique et pleine de joie de vivre pour moi. Si
son côté libertaire m'a pas mal dérangée, elle est, pour OliV, plutôt en avance sur son temps. Finalement, cette biographie remet les pendules à l'heure de l'égalité des sexes. Une chose est
certaine, sa personnalité ne laisse personne insensible ! Elle est pourtant morte dans l'indifférence, à l'image de tant d'artistes.
Quant à la construction du récit, les avis sont partagés. Lunch trouve le registre vivant et la biographie agréable malgré l'épaisseur du livre (368 pages). De mon côté j'ai apprécié que les
auteurs aient évité l'écueil rébarbatif typique des biographies. Pour Mo', au contraire, les chapitres courts saccadent beaucoup la lecture. Elle remarque toutefois que cette brièveté crée un
rythme dans le récit. Ce sur quoi OliV rebondit, estimant que les non-initiés peuvent vite avoir une impression de lecture en "saut de puce".
Votre lecture se terminera sur quelques bonus : une chronologie de la vie de Kiki, ainsi que la biographie des principaux protagonistes. Un riche travail d'information qui permet de resituer
les événements.
Finalement, nous avons passé un bon moment de lecture même si certains avis restent mitigés :
- Pour Champi, c'est un livre magnifique et indispensable.
- Pour Lunch, il est très agréable et superbement
romancé.
- Mo' est restée sur une impression en demi-teinte qui ne peut que se
bonifier avec le temps. Cette lecture a été pour elle l'occasion de se refaire l'intégrale d'Edith Piaf en musique de fond.
- OliV estime d'ailleurs que c'est une lecture faite pour les
nostalgiques des années folles.
- En ce qui me concerne, je reste persuadée que Kiki
de Montparnasse est un livre à lire.
A savoir : Kiki de Montparnasse a été récompensé par le public avec le prix FNAC-SNCF à Angoulême en 2008. Par ailleurs c'est désormais la BD éditée chez Casterman la plus lue au
monde grâce au rachat des droits par les Chinois. Ce qu'ils n'avaient plus fait depuis Tintin !
A noter que de leur côté José-Louis Bocquet et Catel ne se sont pas arrêtés à cette seule coopération. On les retrouve ensemble sur un deuxième tome de En chemin elle rencontre (dont
vous avez déjà retrouvé le premier tome ici) et sur Quatuor.
Ils semblent également avoir apprécié cette coopération féministe et biographique : ils avaient déjà fait ensemble une biographie sur Edith Piaf dans la collection BD Chanson des
éditions Nocturne et les bédéphiles les retrouveront le 8 mars prochain, à nouveau dans la collection Ecritures, avec la biographie d'Olympe de Gouges.
Et si Catel se complaît dans ces partenariats biographiques, son nom n'est pas inconnu dans la BD jeunesse puisqu'on la retrouve notamment au dessin des Papooses et plus récemment de
Top Linotte.
Ruth et Perry sont jumeaux. Ils vivent avec leurs parents et leur grand-mère dans une petite ville des États-Unis. Mais Mamou perd un peu la tête, sa santé est fragile et leurs parents sont trop
occupés pour se soucier des problèmes inévitables de leurs ados. Alors, le frère et la sœur se réfugient dans un petit monde personnel. Perry dessine ce que le petit sorcier au bout de son crayon
lui demande. Quant à Ruth, elle collectionne frénétiquement des insectes dans des bocaux. Normal ? Hum, pas vraiment mais c’est un secret…
De mémoire de KBDiens, l’équipe n’a jamais été aussi divisée sur un album. Swallow me whole, récompensé en 2009 par l’Eisner Award du meilleur roman graphique, est une œuvre difficile
d’une grande densité graphique et narrative. Nate Powell y montre l’adolescence et ses soucis sous un jour rarement traité,
presque métaphorique. Il laisse surtout une grande marge d’interprétation à ses lecteurs ce qui a eu pour effet de provoquer chez nous de vastes débats. Finalement, cet album a été reçu de façon
distincte dans nos chroniques. Ce qui, entre nous, ne facilite pas les choses pour l’humble rédacteur du dimanche que je suis.
En relisant les chroniques de chacun, j’ai eu l’impression que nous ne saisissions pas obligatoirement les mêmes thématiques, en tout cas pas au même niveau de profondeur. Si certains se
contentent d’y voir les soucis inhérents, quoiqu’extrêmes dans ce cas, de tous les 12-17 ans, d’autres au contraire utilisent les termes forts de folie et de schizophrénie. Différents niveaux de
lectures s’ouvrent alors. Partant d’un univers et d’un graphisme plutôt réaliste, Nate Powell verse rapidement dans un double récit alternant scènes de la vie quotidienne et purs instants
oniriques. Dans ces moments de rêveries, son dessin se transforme en une explosion de folies où les mots eux-mêmes jouent un rôle graphique voire sonore. Oliv’ a même cette phrase assez juste :
"c’est limite d’entendre les insectes voler".
Ainsi, Nate Powell propose un récit en pointillés, alternant les saynètes, proposant de nombreuses pistes, montrant l’environnement social et culturel de ces ados. Ce processus lui permet
également de jouer sur la temporalité du récit. Il dresse ainsi un double-portrait en miroir de deux personnages entre leurs 12 et leurs 16/17 ans. Nate Powell, qui a travaillé avec des
adolescents atteints de troubles psychotiques, observe les évolutions de ses propres personnages. Peu à peu, on s’enfonce dans un climat de plus en plus obscur où le noir gagne graphiquement du
terrain. Le drame s’installe jusqu’à cette scène finale qui laisse autant de questions que l’ensemble du récit. Une scène qui paraît inévitable et qui nous aura tous marqués.
Cependant, ce travail de « petites touches » n’est pas sans danger. Passer très rapidement d’une situation à une autre dans un rythme très aléatoire a gêné beaucoup de nos participants à cette
lecture. Swallow me whole demande une attention et un état d'esprit particulier. Lunch par exemple a dû s’y reprendre à deux fois pour le terminer et Mr
Zombi s'est perdu dans ce dédale. Pourtant, si ils ont été tous les deux dérangés, leur lecture s'est avérée très positive. Pour Mo’, l’auteur n’aborde que de façon très lacunaire chacun des thèmes et n’offre finalement que peu
d’alternatives ou de réponses à ses lecteurs. Au contraire, je trouve que ces descriptions sont autant de fines
touches qui permettent de comprendre l’entourage et la psychologie des héros, Nate Powell travaillant sans cesse sur la symbolique des événements. Entre nos deux avis, Oliv’ souligne la subtilité nécessaire pour prendre toute la mesure de
l’œuvre tandis qu’Yvan n’a jamais réussi à s’identifier aux personnages. Enfin, notre
petite dernière, Choco, pense au contraire que cette absence de
repères permet de mieux appréhender le mécanisme hallucinatoire de Ruth et Perry.
En conclusion, je ne vous le cache pas (comme lorsque j’ai proposé ce livre à mes compères et consœurs), cet album n’est pas une lecture facile. L’adolescence est vue de sa façon la plus obscure
et tout cela peut vous éclater au visage... ou bien vous toucher au cœur d’une façon très positive. A votre tour de lire et d’interpréter.
Pour les deux ans de KBD nous avons choisi de mettre en avant la collection Ecritures des éditions Casterman, qui célébrera ses 10 ans cette année. Exemplaire au niveau de la qualité et de la
longévité, celle-ci distille régulièrement quelques pépites du neuvième art, dont le récent Habibi de Craig Thompson. Afin de fêter dignement l’anniversaire du site, nous vous proposons
d’ailleurs de gagner un exemplaire de cet album par le biais d’un concours. En attendant de
connaître le nom de l’heureux gagnant, voici déjà l’avis des membres de KBD sur ce petit chef-d’œuvre.
C’est en 2002 que Craig Thompson, dessinateur et scénariste de bande dessinée, fait son entrée dans l’Hexagone. Si ce premier livre, intitulé Adieu Chunky Rice, lui valut déjà le Harvey Award du meilleur espoir (Best New Talent), c’est cependant lors de
la publication de Blankets – Manteau de neige que l’auteur parvient à séduire une bonne
partie du lectorat français. Couronné de trois Harvey Awards, de deux Eisner Awards et du Grand Prix de la Critique ACBD, ce roman graphique semi-autobiographique demeurait jusqu’à présent sa
plus belle réalisation. Indétrônable ? Pas certain… laissez moi d’ailleurs vous raconter l’histoire d’Habibi :
Il était une fois une petite fille d’une dizaine d’années promise à un triste avenir. Vendue et mariée de force à un scribe pour compenser le manque à gagner de récoltes peu fructueuses, Dodola
n’est cependant pas la plus à plaindre. En plus de lui offrir un toit, son mari lui enseigne cette magie qui consiste à faire danser des lettres sur une feuille vierge en trempant son pinceau
dans un encrier. Ce nouvel épanouissement est malheureusement de courte durée. Extirpée de ses lectures par une bande de pillards sans scrupules, elle se retrouve finalement comme marchandise sur
un marché d’esclaves. Après avoir fait la connaissance de Zam, elle parvient néanmoins à s’enfuir en compagnie du jeune garçon, pour un périple jonché d’amour et d’épreuves.
Avec Habibi, Craig Thompson signe un travail graphique d'une impressionnante sophistication, marqué du sceau du merveilleux. Il aura fallu six ans et près de 700 pages à l’auteur de
Blankets pour parvenir à raconter l’histoire de ces deux enfants esclaves liés par le hasard du destin dans un pays imaginaire et intemporel du Moyen-Orient, sorte d’État désertique en
plein boom économique. Ancrée dans un paysage épique de déserts, de harems et de bâtiments industriels, ce récit qui oscille entre modernité et tradition est une histoire d'amour aux résonances
multiples, une parabole sensible et lucide sur le monde moderne et la relation à l'autre. Il ne faut d’ailleurs que quelques pages au lecteur pour se rendre compte qu’il vient de pénétrer dans la
caverne d’Ali Baba, dans un ouvrage d’une richesse et d’une profondeur extrême. Alternant souvenirs, paraboles mystiques et événements présents, Craig Thompson livre un récit onirique, érudit et
sensuel sur fond de conte des Mille et Une Nuits. L’auteur parvient à aborder une multitude de thèmes (l’esclavagisme, la prostitution, l’industrialisation, l’écologie, la religion, l’oppression
des minorités, etc) tout en conservant une lisibilité exemplaire tout au long de l’ouvrage. Si l’ensemble baigne dans une ambiance orientale dépaysante, les principaux maux de notre société
viennent toutefois noircir considérablement le tableau.
Rythmé par les références bibliques et les sourates du Coran, le récit se nourrit des textes sacrés et crée un pont très humain entre les différentes religions, entre l’Orient et l’Occident.
Si Habibi parle de religion, elle s’inspire surtout de la sagesse des textes anciens pour éclairer le présent, ne soulignant jamais ce qui sépare les différentes cultures, mais se
concentrant sur ce qui les rapproche. Cette approche œcuménique et non partisane des trois grandes religions monothéistes permet à l’auteur de faire ressortir le côté poétique de cet héritage
culturel et religieux, tout en évitant l’écueil de l’ethnocentrisme.
Mais, au travers de ses deux personnages centraux, Craig Thompson raconte surtout une magnifique histoire d’amour qui défie le temps et les convenances. Initiée comme une relation mère/fils, les
sentiments entre Zam et cette fillette arabe qui est de neuf ans son aînée, vont évoluer au fil des chapitres. C’est autour d’une tendresse toute particulière, oscillant entre amitié indéfectible
et amour sincère, que les deux vont construire leurs personnalités respectives et s’armer pour survivre dans une société très codifiée et réglementée. Car oui, Habibi est également une
histoire de courage et d’engagement.
Si ce chef-d’œuvre est une merveilleuse histoire d’amour, c’est également un hommage au pouvoir des mots, voire des lettres. Tels des esclaves qui se libèrent de leurs chaînes pour partir à la
découverte du monde, si cruel soit-il, les textes sortent de leurs bulles et se mêlent aux dessins pour partir à la découverte de pages souvent divines. Les textes et les images se font
constamment écho, dans un ballet charnel et enivrant, pour une communion entre le fond et la forme qui est à couper le souffle. En rendant hommage à la calligraphie, à l'ornementation et à la
conception géométrique qui font la richesse de l'art islamique, l’auteur livre un album d’une intelligence rare, dans lequel la moindre lettre a sa signification, son importance.
Si Craig Thomson démontre qu’il est un conteur hors pair, ses talents de calligraphe et de dessinateur ne sont pas en reste. Textes tourbillonnants, dessins virevoltants et gravures envoûtantes ;
le graphisme noir et blanc de Thompson est d’une précision rare et plonge le lecteur dans une ambiance orientale digne des Mille et Une Nuits, à la fois magique, sensuelle et cruelle. Il y a un
travail de recherche profonde derrière chaque page, une exploration approfondie des racines historiques et religieuses des symboles, des lettres, de leur sens et de leur utilisation. Ces nombreux
entrelacs de lettres issues de l'alphabet arabe qui se confondent en de véritables arabesques finissent de magnifier le tout. Véhiculant avec brio toutes les émotions de ses protagonistes et
invitant au voyage en alternant les paysages désertiques, les ruelles sales et noires d’une grande ville et les jardins luxuriants du palais d’un sultan, le dessin de Craig Thompson est un
véritable festin visuel.
Arrivés à la fin de ce somptueux voyage parsemé d’embuches et de misère, mais rendu possible grâce à l’amour, la signification du mot « Habibi » prend alors toute sa valeur et le lecteur ressort
grandi de ce message délivré avec tant de délicatesse par un auteur en très grande forme.
Si David regrette l’érudition parfois un peu trop prononcée de cette œuvre « cathédrale » aux nombreuses
digressions, il reconnait néanmoins la qualité extrême de cet album qu’il invite à découvrir, ne serait-ce que pour son message de tolérance et d’amour. Mais nous avons également un autre
David (Fournol) en stock chez KBD, qui, lui, est prêt à vous dire n’importe quoi pour vous inciter à lire ce
très, très, très beau livre. Quant à Lunch, vous pensez peut-être qu’il en rajoute, mais il
n’a que des synonymes d'émerveillement pour décrire cette brique de 671 pages qui ne se raconte pas, mais qui se lit et qui se dévore : l'ouvrir, c'est l'adopter ! Si Mo’ vient d’ajouter ce chef-d’œuvre à sa liste d’incontournables du neuvième art et qu’OliV est probablement encore bouche-bée devant la sophistication du graphisme,
Badelel et Champi reviennent juste à temps de ce merveilleux voyage pour se joindre à ce concert de louanges. Quant à moi, si vous ne devez lire qu’une BD publiée en 2011, je vous conseille vivement de lire celle-ci !
Voilà déjà deux ans que KBD parcoure les sentiers de la BD à vos côtés, en vous proposant des synthèses à plusieurs mains sur des albums divers et variés. Le fonctionnement et l'équipe ont un peu
changé au cours de ces deux années, mais notre envie de vous faire (re)découvrir des albums forts et marquants est quant à elle restée intacte.
Comme nous soufflons notre seconde bougie, on a eu envie de faire les choses en grand en organisant un petit concours pour vous faire gagner l'album Habibi de Craig
Thompson.
Pour participer, rien de plus simple, envoyez-nous vos réponses à l'aide du formulaire de contact (que vous trouverez dans la colonne latérale).
Vous pouvez rendre vos copies jusqu'au 24 février inclus.
Le gagnant sera tiré au sort le 27 février parmi les participants qui nous auront fourni les bonnes réponses.
Les réponses figurent sur le blog de kbd (ou en suivant les liens vers les chroniques de nos membres), alors n'hésitez pas à vous aider de l'index du blog pour vous déplacer parmi nos articles !
Question 1 : "La ballade de la mer salée", premier tome de la série mythique de Corto Maltese, prévoyait initialement que le personnage-phare de la série soit :
a - Le Capitaine Raspoutine
b - Corto Maltese
c - Pandora Groovesnore
Question 2 : Quel est le thème principal d'Animal'Z ?
a - L'écologie
b - La guerre
c - La lutte des classes
Question 3 : Pour Magasin Général, Régis Loisel et Jean-Louis Tripp se sont entourés d'un québecois pure souche : Jimmy Beaulieu. Quel a été son rôle dans la série ?
a - Les dialogues
b - La relecture
c - La préface
Question 4 : Qui est le maître de Silence ?
a - Eclensi
b - Silence n'a pas de maître
c - Abel Mauvy
Question 5 : Parmi tous ces objets, lequel n'est pas propre à Asterios Polyp ?
a - Un briquet
b - Une toupie
c - Un couteau suisse
Question 6 : Quel autre récit de Jirō Taniguchi est souvent associé à Quartier lointain de par sa thématique :
a - L'Homme qui marche
b - Le Journal de mon père
c - L'Orme du Caucase
Question 7 : Quelle technique est propre à Didier Comés dans Dix de Der :
a - Bichromie
b - Noir & Blanc
c - Couleur
Question 8 : Maus est la seule bande dessinée à avoir obtenu le Prix Pulitzer, en quelle année était-ce ?
a - 1988
b - 1992
c - 1993
Question 9 : Dans La fièvre d'Urbicande, quel titre est donné à la personne en charge du développement architectural de la cité ?
a - Urbaniste
b - Architecte
c - Urbatecte
Question 10 : Quel est le petit plaisir quotidien de Kayako dans Blue ?
a - Contempler la mer
b - Dessiner Masami
c - Sortir avec les garçons
Bonne chance à tous !!
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