Présentation du thèmes par le rédacteur mensuel :
« De tous temps, de nombreux conflits et guerres ont émaillé l'histoire du monde. C'est donc un sujet qui a toujours énormément inspiré les auteurs et la Bande-Dessinée ne fait évidemment pas exception. Que les conflits qui y sont dépeints soient réels ou fictifs, que l'histoire ait une vocation documentaire ou divertissante, la guerre a été traitée de nombreuses manières par le neuvième art et en ce mois d'avril 2012 nous allons tenter de vous donner un petit aperçu de la richesse et de la diversité du thème de la guerre en BD. »
(Mr Zombi)
Les titres envisagés pour construire le thème :
Franco Belge
L'Art de voler (Antonio Altarriba, Kim), 2011, Denoël
La Bête est morte ! (Jacques Zimmermann, Edmond-François Calvo), 1944, G. P.
Le Cahier à fleurs (Laurent Galandon, Viviane Nicaise), 2010, Bamboo : Grand Angle
Chaabi (Richard Marazano, Xavier Delaporte), 2007, Futuropolis
Les Chemins de traverse (Maximilien Le Roy, Soulman), 2010, La boîte à bulles : Contre coeur
Commando colonial (Apollo, Brüno), 2008, Dargaud : Poisson pilote
Correspondante de guerre (Anne Nivat, Daphné Collignon), 2009 , Soleil
Cyclopes (Matz, Luc Jacamon), 2005, Casterman : Ligne rouge
D-Day (Christian Godard, Fred Marschall), 2008 , Glénat : Vécu
Elle (Fanny Montgermont), 2003, Paquet
La Fille de Mendel (Martin Lemelman), 2007, Ca et là
Gaza décembre 2008-janvier 2009, un pavé dans la mer (collectif encadré par Max Le Roy), 2009, La boîte à bulles : Contre coeur
La Guerre d'Alan (Emmanuel Guibert), 2000, L'association : Ciboulette
La Guerre du professeur Bertenev (Alfonso Zapico), 2006, Paquet : Blandice
La Guerre éternelle (Joe Haldeman Maravano), 1988, Dupuis : Aire libre
Il était une fois en France (Fabien Nury/ Sylvain Vallée), 2007,
Glénat : Caractère
La Ligne de front : une aventure rocambolesque de Vincent Van Gogh (Manu Larcenet), 2004, Dargaud : Poisson pilote
Live War Heroes (Fabrice David, Eric Bourgier), 2003, Soleil : Mondes
futurs
Lutte majeure (Céka, Borris), 2010, Kstr
Mourir partir revenir, le jeu des hirondelles (Zeina Abirached), 2007, Cambourakis
Notes pour une histoire de guerre (Gipi), 2005, Actes Sud
Notre mère la guerre (Kris, Maël), 2009, Futuropolis
Ostfront (Fabrice Le Hénanff), 2011, 12bis
Par les chemins noirs (David B.), 2007, Futuropolis
Paroles de poilus lettres et carnets du front 1914-1918 (Collectif), 2006, Soleil
Les Phalanges de l’Ordre noir (Pierre Christin, Enki Bilal), 1979, Dargaud : Légendes d'aujourd'hui
Pour l'Empire (Merwan, Bastien Vivès), 2010, Dargaud : Poisson pilote
Svoboda ! (Kris, Jean-Denis Pendanx), 2011, Futuropolis
Taïga rouge (Arnaud Malherbe, Vincent Perriot), 2008, Dupuis: Aire libre
La Tranchée (Virginie Cady, Eric Adam, Christophe Marchetti), 2006, Vents d'Ouest : Equinoxe
Le Trône d'argile (Nicolas Jarry, France Richemond, Théo), 2007, Delcourt : Conquistador
Un Long destin de sang (Laurent-Frédéric Bollée, Fabien Bedouel), 2010 , 12bis
Le Vol du corbeau (Jean-Pierre Gibrat), 2002, Dupuis : Aire libre
Valse avec Bachir (Ari Folman, David Polonsky),2009, Casterman : Univers d'auteurs
Wotan (Eric Liberge), 2011, Dupuis
Comics
300 (Franck Miller), 1999, Rackham
Berlin (Jason Lutes), 2002, Seuil
Civil War (Mark Millar, Steve McNiven), 2007 , Panini Comics
DMZ (Brian Wood, Riccardo Burchielli), 2007, Panini Comics
Gaza 1956, en marge de l’Histoire (Joe Sacco), 2010, Futuropolis
La Grande guerre de Charlie (Pat Mills, Joe Colquhoun),2011, Cà et là : Délirium
Histoires de guerre (Garth Ennis, Collectif), 2011, Panini Comics
Palestine (Joe Sacco), 1996, Vertige Graphic
Passage Afghan (Ted Rall), 2004, La boîte à bulles
Punisher MAX (Mike Benson, Jeff Scott Campbell), 2007, Marvel Comics
Reportages (Joe Sacco), 2011, Futuropolis
Shooting War (Anthony Lappé, Dan Goldman), 2008, Les Arènes
Manga
1945 (Keiko Ichiguchi), 2005, Kana
Cat Shit one (Motofumi Kobayashi), 2006, Glénat
Diên Biên Phu (Daisuke Nishijima), 2007, Kana
Gen d'Hiroshima (Keiji Nakazawa), 1983, Les Humanoïdes associés pour le T.1 puis Vertige Graphic
L'Histoire des 3 Adolf (Osamu Tezuka), 1998, Tonkam : Tsuki Poche
Hitler (Shigeru Mizuki), 2011, Cornélius
L'île des téméraires (Shuho Sato), 2009, Kana
Massacre au Pont de No Gun Ri (Eun-Yong Chung, Kun-Woong Park), 2007, Vertige Graphic
Opération mort (Shigeru Mizuki), 2008, Cornélius
Vinland Saga (Makoko Yukimura), 2009, Kurokawa
Zipang (Kaiji Kawaguchi), 2005 , Kana
Voici venue l'heure de la cinquième et dernière chronique consacrée à notre thématique d'avril sur la guerre en BD. Nous avons varié au mieux les approches au cours de ce mois et nous allons
terminer le thème avec un conflit totalement fictif.
Live War Heroes est un one shot de Fabrice David et Eric Bourgier, qui nous présente la guerre sous un jour plutôt novateur, puisqu'elle est vue au travers d'une émission de TV-réalité.
Le 17 septembre 2021 à Los Angeles débute Live War Heroes, une émission de téléréalité qui propose à un américain lambda de prendre part à une mission militaire humanitaire. C'est Peter
Suttgrave, un jeune patriote, qui a été choisi pour partir au Concaragua aux côtés de mercenaires surentraînés et suréquipés. Bien évidemment, le patriotisme de Peter sera grassement récompensé
par la très jolie somme d'un million de dollars, mais sachant que le conflit armé sera bien réel, aura-t-il le loisir d'en profiter ?
Lorsque nous avions établi les titres pour le thème de la guerre en BD, il y a quelques mois de ça, Live War Heroes avait alléché quatre d'entre nous. Le concept de la guerre traité sous
forme de TV réalité était en effet très intéressant et nous permettait de varier le genre. Mais autant le dire de suite, nous n'avons pas été totalement emballés par cet album. L'idée de
l'émission guerrière était plutôt bien trouvée, mais n'est au final pas l'élément principal du récit. Le scénario reste donc plutôt classique lorsqu'on a l'habitude de ce genre d'intrigue
militaire et politique, laquelle n'est pas sans rappeler certains conflits menés de nos jours par les États-Unis...
Au cours de l'histoire, de nombreux flashbacks viennent émailler le récit afin de nous faire prendre conscience de tous les tenants et aboutissants de la mission au Concaragua. Le problème c'est
qu'il y en a beaucoup et qu'ils ne sont pas toujours forcément bien amenés. Pour Badelel les allées et venues temporelles sont mal gérées et on passe son temps à fouiller dans les pages
précédentes pour s'y retrouver. Pour Yvan, le lecteur met un peu de temps à trouver le fil rouge de ce récit construit autour de nombreux flashbacks.
Il faut tout de même savoir que Live War Heroes est le premier travail en commun du duo David/Bourgier à qui l'on doit Servitude. Le dessin est plutôt réaliste et colle bien à
ce récit d'anticipation, comme je ne connaissais pas du tout ce dessinateur auparavant, j'ai beaucoup apprécié son travail. Pour Yvan, Eric Bourgier démontre déjà ici tout son talent et allie
lisibilité, précision et une mise en couleurs assez caractéristique dont il raffole depuis sa lecture de Servitude. Aux yeux de Badelel, le dessin n'est pas moche, mais en revanche loin
d'avoir atteint sa maturité. Question dessin pour Lunch, il a retrouvé les traits qui lui ont fait adorer Servitude. Pas pour toutes les scènes, mais sur quelques pages qui se passent en
mission à l'étranger, sur ce fond sépia vraiment réussi.
Nous n’avons pas eu le même ressenti au sujet de l’album, mais nous ressortons tous avec une pointe de déception par rapport à l'ensemble. L’histoire et les personnages auraient gagné à être
travaillés plus en profondeur. Le concept d’émission de guerre aurait pu être mis plus en avant… Malgré nos reproches, tout n’est pas à jeter non plus dans cet album, il pourra même probablement
plaire à certains d’entre vous. Pour Yvan, malgré une certaine
prévisibilité des événements et un récit qui est un peu à l’étroit au sein de ce format one-shot, l’histoire est agréable à suivre, même si la fin l’a laissé un peu dubitatif. Selon Lunch, Live War Heroes est certainement une bonne BD pour ceux qui aiment les
histoires militaires et les amateurs de one-shots qui ne s'égarent pas dans des séries à rallonge. Pour ma part j’en retiens quelques bonnes idées et une critique intéressante de notre société et de ses dérives, mais le tout aurait gagné à être traité plus en profondeur.
Badelel est nettement moins tendre que nous puisqu’elle a trouvé les
protagonistes niais et les ficelles machiavéliques convenues, mais elle a avoué que sa déception était surtout due au fait qu’elle trouve la série Servitude (des mêmes auteurs) bien
meilleure.
Je ne suis pas sur que notre billet vous aura donné envie d’acquérir cet album, néanmoins si vous avez l’occasion de le feuilleter ou de l’emprunter à quelqu’un, ça reste un moment de lecture
sympathique. C’est également le premier travail en commun du duo David et Bourgier et il est plutôt prometteur. D’ailleurs Badelel, Yvan et Lunch sont formels et unanimes, il faut absolument lire
leur série Servitude (moi en tous cas ils m’ont convaincu et dès que j’en aurai l’occasion
je la lirai ^^).
Ainsi s’achève notre thématique consacrée à la guerre en BD, on espère vous avoir fait découvrir de jolis albums au cours de ce mois d’avril riche en dimanches. En mai, c’est David qui vous
escortera dans la jungle de l’urbanité, j’espère donc qu’aucun d’entre vous n’est allergique au béton puisque les villes seront à l’honneur sur KBD.
Au nom de toute l‘équipe, je vous souhaite un bon dimanche plein de lectures sympas et je vous dis à la semaine prochaine !!
Il était une fois en France débute en 1905 en compagnie d’un petit garçon qui assiste impuissant au génocide de sa famille. Caché sous les fondations de sa maison, il rencontre Éva, une
petite fille aussi terrorisée que lui. Près de vingt ans plus tard, les deux survivants des pogroms russes débarquent en France chez l’oncle d’Éva, un petit ferrailleur qui va embaucher Joseph
Joanovici comme employé dans sa petite entreprise. À partir de là, l’ascension de « Monsieur Joseph » sera fulgurante. Si son intelligence lui permet de saisir toutes les subtilités du métier,
c’est surtout le contexte historique qui va l’aider à asseoir son empire. La Seconde Guerre mondiale venant d'éclater, il comprend en effet très vite que son précieux métal peut lui permettre de
survivre sous l'Occupation malgré ses origines juives roumaines.
Cette série en six tomes, dont le titre est une sorte de clin d’œil au cultissime « Once upon a time in America » de Sergio Leone, a obtenu le « Prix de la Série » au Festival
d’Angoulême en 2011 et raconte la vie de cet entrepreneur illettré tout en annonçant, dès le premier tome, sa chute. Dès la fin de la guerre, il sera en effet traqué par Jacques Legentil, un
petit juge de campagne bien décidé à punir les nombreux faits d’arme de notre ami débrouillard durant l’Occupation.
Vous l’aurez compris, c’est le personnage de Joseph Joanovici qui constitue la véritable force de cette histoire. Inspiré du personnage réel, cet immigré roumain qui choisit clairement son camp
dès le début du conflit, " Mon pays, c'est ma famille. Les autres peuvent crever ! ", est d’une ambiguïté extrêmement intéressante. Malin et débrouillard, il va parvenir à se bâtir un
véritable empire pour finalement devenir milliardaire. Prêt à tout pour survivre et pour mettre sa famille à l'abri du besoin, il s’allie avec ceux qui sont au pouvoir et même si ces
fonctionnaires, policiers, juges corrompus, nazis et membres de la gestapo ne sont que des tremplins qu’il utilise pour sa propre cause, cela donne une drôle d’odeur à son argent. À l’étroit dans
son costume de collabo et jamais vraiment à l’aise dans sa tenue de résistant, il doit constamment retourner sa veste et à chaque fois les moyens financiers requis pour sauver sa peau sont plus
importants, les dégâts psychologiques deviennent de plus en plus visibles. À cheval entre un statut de héros et celui de traître, il finit par perdre sa propre identité, allant même jusqu’à
renier toutes ses valeurs. Passant de victime attachante à fourbe cupide et déloyal, Joseph montre aussi bien ses faiblesses que ses qualités et contribue au réalisme de ce récit. Rongé par une
conscience qui commence à peser très lourd, l’éternel opportuniste se retrouve le cul entre deux chaises, tout en perdant toute emprise sur cette famille qu’il délaisse affectivement depuis le
début du conflit. Le lecteur comprend vite que Joseph Joanovici est un sacré salopard, mais sous la plume de Fabien Nury (W.E.S.T., Atar Gull, La mort de Staline, l’Or et le Sang), il a énormément d’empathie pour lui.
Alternant les flashbacks avec une précision horlogère, Fabien Nury installe ses personnages sur le grand échiquier européen de l'époque, invitant progressivement à reconstruire ce puzzle qui
dresse le portrait d'un homme dont on ne peut que constater la malhonnêteté tout en supposant une psychologie plus complexe et moins manichéenne. Lorsqu’on rencontre Joseph dans cette série, il
ne doit pas avoir plus de 6 ans. Quelques planches plus loin, on le retrouve sur ce qui semble être son lit de mort… la suite du récit, composée d’allers-retours, est le bilan d’une vie aussi
houleuse que passionnante.
Sautant régulièrement d’une époque à l’autre, les auteurs se servent également de cet homme pour dépeindre une époque trouble et complexe et pour nous faire plonger dans le chaos de la Seconde
Guerre mondiale. Si le développement psychologique du personnage central demeure la pièce maîtresse, le contexte historique joue donc aussi un rôle prépondérant dans cette saga. À travers les
choix et la destinée de Joseph Joanovici les auteurs baignent le lecteur dans la réalité de l’occupation allemande et démontrent la complexité de l’âme humaine. Abordant les thèmes de
l’antisémitisme, de la collaboration et de la résistance à travers son « héros », l’auteur livre un personnage touchant et torturé, ainsi qu’une tranche d’Histoire aussi sombre qu’intéressante.
Fabien Nury réussit à dresser un portrait tout en nuances de la France sous l’Occupation, loin des clichés manichéens des manuels scolaires. Sans pour autant verser dans l’apologie de la
collaboration, Fabien Nury restitue toute la palette des attitudes des français et des allemands durant cette période trouble, du blanc le plus lumineux au noir le plus sombre.
Usant d'un trait semi-réaliste très abouti à la fois souple et efficace, Sylvain Vallée (Gil
Saint André, L'Écrin) offre une grande lisibilité à l’ensemble et parvient à aborder la complexité du sujet avec énormément de simplicité. Jonglant avec les époques, il rajeunit
ou vieillit les différents protagonistes avec une vraisemblance qui force le respect. Les visages sont très expressifs et, malgré la très vaste galerie de portraits, rares sont les personnages
que l'on pourrait confondre. Les décors sont bien plantés et permettent de retranscrire à merveille l'ambiance de l'époque : cette atmosphère de peur, d'oppression et de violence.
Si les actions de « Monsieur Joseph » ne font pas l’unanimité, tous les membres de K.BD sont par contre unanimes concernant la qualité de cette saga. Si, n’ayant lu que le premier tome, OliV ne sait par encore dire si le héros va le fasciner ou l’écœurer,
les autres connaissent déjà la réponse. Champi évoque un premier tome à la fois riche et alléchant et est impatient de se plonger dans la suite de cette histoire au long cours, dense travail d'orfèvre, située au cœur des
heures les plus noires de notre Histoire, et des méandres de l'esprit humain. Mo’ est conquise par cet
échiquier où les nombreux personnages principaux et secondaires se mettent en place. Mr. Zombi parle d’une série « à lire absolument », très bien documentée, permettant de faire revivre une période peu glorieuse de l'Histoire de la France et animée par un personnage
très ambigu qui est un vrai régal à suivre car il nous fait vivre des émotions très contradictoires et fait pas mal gamberger. David F parle d’une des meilleures séries d’aventure qu’il ait lu depuis
longtemps. Notre autre David évoque une œuvre bouleversante, magistrale, profonde et donc
indispensable… de celles qui – sans exagération – vous marquent à vie, comme certaines rencontres… Quant à moi, je la considère comme l’une des meilleures séries de ces dernières
années !
Ce mois-ci, nous avons la chance de pouvoir développer un thème en cinq publications puisque le mois d’avril est généreux en dimanches. Cela nous permet de varier un peu plus la sélection, de
prendre le temps de s’arrêter sur des univers graphiques et narratifs de tous bords. Avec L’Art de
voler, notre lecture mensuelle, nous avons eu l’occasion d’aborder une biographie, celle de la vie du père d’un auteur espagnol qui traitait des événements qui ont émaillé l’Histoire de
l’Espagne et de l’Europe (les incidents espagnols ayant eu des répercussions au-delà des frontières de la péninsule Ibérique). Ce travail d’écriture est, comme l’a précisé Mr Zombi dans sa
synthèse, un travail de mémoire et de deuil, un moyen pour l’auteur de tourner la page sur le destin tragique de son propre père. Changement de registre la semaine dernière lorsque Lunch abordait
L’Histoire des 3 Adolf, un récit pseudo-historique qui relate le point de vue sino-germanique
de la Seconde Guerre Mondiale. Dans cette saga en quatre tomes, l’intérêt ne réside pas dans la retranscription fidèle des champs de bataille de la Seconde Guerre Mondiale mais, comme le précise
Lunch, dans la perception que l’on a du conflit et des idéaux nazis.
Aujourd’hui, on délaisse totalement le registre fictif pour s’intéresser à un traitement du sujet plus mordant puisqu’on a décidé de s’arrêter sur un genre en plein essor : le journalisme
d’investigation et son représentant le plus actif : Joe Sacco, auteur maltais de bandes dessinées et journaliste qui travaille aux États-Unis. Ce reporter engagé utilise le medium BD pour faire
découvrir le vécu des civils pendant des conflits. Ses reportages l’ont conduit notamment en Palestine, en Bosnie et dans le Caucase. En 2011, il a reçu le Fauve Regard sur le Monde à Angoulême
pour l’album Gaza 1956, en marge de l’histoire, une reconnaissance qui lui a permis
de se faire connaitre auprès de bon nombre de lecteurs francophones. Palestine et Gorazde disposent également d’une bonne notoriété.
L’album Reportages est paru aux Editions Futuropolis en novembre dernier. Il regroupe six reportages réalisés entre 1998 et 2011 et publiés pour le compte de la presse internationale
(comme le New York Times, le Time Magazine, le Boston Globe,…). Tous les reportages qui figurent dans ce recueil sont inédits en France, sauf le dernier sur l’Inde qui est paru dans la Revue XXI. De plus, ce recueil est d'abord paru en français à la demande de Joe Sacco. Depuis, les droits ont été vendus aux
Etats-Unis et à la Grande-Bretagne où il sera édité courant 2012.
Ce recueil regroupe six reportages effectués aux quatre coins du globe. L’album s’ouvre sur une commande éditoriale qui a conduit l’auteur dans les coulisses du Tribunal International de La Haye
; il a ainsi couvert le procès d’un docteur serbe accusé de génocide. Seul chapitre en couleurs de l’album et si atypique qu’il n’est peut-être pas pertinent de s’arrêter longuement dessus. En
revanche, à l’instar des cinq autres parties du recueil, il se construit en deux temps : un premier volet consacré au reportage en lui-même suivi d'un texte dans lequel Sacco revient sur « le
contexte de l'histoire, en donnant ses notes, ce que les rédactions ne publient pas... les off » pour reprendre les propos d’OliV. C'est l’occasion, pour le lecteur, de s’imprégner de la démarche de l’auteur et
des objectifs visés par le journaliste. Il est bon de souligner l’attention que Joe Sacco accorde au fait d'être le plus transparent possible quant à sa méthodologie de travail. Cette démarche de
clarification est d’ailleurs présente dès le préambule de l’album ; il y explique pourquoi son choix s’est porté sur ces six reportages et son besoin de faire apparaître ses « sympathies ». Après
le Tribunal de La Haye, les autres reportages de l’album nous conduiront tour à tour en Palestine, dans le Caucase, en Irak, en Inde et à Malte.
Ces 200 pages sont l’occasion d’aborder crises de société, conflits armés et de donner voix aux opprimés. Ces hommes et ces femmes témoignent humblement et humainement de leurs souffrances, de
leurs conditions de vie très précaires… et constatent que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est chimère. Fidèle à sa rigueur professionnelle, et comme l’explique Yvan, Joe Sacco opte « pour une méthode journalistique identique à ses œuvres précédentes, il s’immisce au
sein de la population, partage son quotidien, tout en enquêtant sur des événements du passé ». Le message est percutant ; il évite l’écueil du pathos et force à la réflexion. Seul bémol soulevé
par certains d’entre nous : le format des reportages contenus dans ce recueil laisse des lecteurs sur leur faim, du moins ceux qui sont déjà sensibilisés aux récits de Joe Sacco. A juste titre,
Yvan souligne également la qualité inégale des reportages, notamment sur la première moitié de l’album où le lecteur est face à une analyse superficielle du contexte socio-politique et des
témoignages concis. Du fait des commandes éditoriales, l’auteur ne peut effectivement se permettre d’étoffer son sujet comme il en a l’habitude. La seconde partie de l'album ne contient pas ces
défauts et rend mieux compte du positionnement de l’auteur, de celui des victimes… sans omettre l’avis contraire.
Au niveau visuel, c’est une expression graphique que l’on reconnaît au premier coup d’œil. Champi explique que « les images confèrent une distanciation suffisante pour supporter ce qui nous ferait suffoquer s’il s’était agi de photographies ». Un univers graphique en noir
et blanc, élaboré à l’aide d’un jeu de hachures renforçant le réalisme de la situation décrite et rendant compte avec justesse des émotions du bd-journaliste face à la douleur, la colère ou
encore l’abattement. On apprécie l’attention particulière que Sacco a porté pour rendre compte du moindre détail vestimentaire, de la moindre ride d’expression… chaque décor, chaque angle de vue
est pensé, réfléchi. D’ailleurs, dans le préambule de Reportages, Joe Sacco consacre un temps conséquent à expliciter son rapport à l’image qu’il questionne en permanence. Dans sa
chronique, David F s’arrête longuement sur ce point, sensible à la manière dont Joe Sacco développe sa
réflexion sur son art et son métier. « Un dessinateur de BD capture son dessin au moment qu’il ou elle choisit. C’est ce choix qui fait de la bande dessinée un medium subjectif par nature » nous
dit Sacco qui s’efforce de faire cohabiter objectivité du journaliste et subjectivité de ses dessins. Quoiqu’il en soit, l’ensemble des membres de kbd positionnés sur cette lecture apprécient les
choix illustratifs de Sacco et l’effet qu’il provoque chez nous : empathie, indignation, effroi. A l’unanimité, voici un album qu’on ne peut que conseiller malgré la qualité disparate des
reportages. Pour ma part, je pense qu’on est ici en présence d’un bon support pour se sensibiliser aux
œuvres de cet auteur. Un travail d’investigation et de recueil de témoignages indispensable, pour éviter qu’ils ne sombrent dans l’oubli.
Lorsque nous avons décidé sur k.bd d'aborder le thème de la guerre, nous voulions vous offrir un large éventail des genres. Nous souhaitions vous parler de différents lieux, de différentes
époques, de différents aspects.
Il est cependant des incontournables que nous ne pouvons éluder : la guerre de 39-45 en fait évidemment partie. Nous avons déjà parlé de celle-ci au travers de l'œuvre phare d'Art Spiegelman -
Maus - quelques mois plus tôt. Cette fois nous l'aborderons sous un angle
nouveau : un récit où la réalité et la fiction se confondent pour nous dépeindre le point de vue japonais sur cet événement majeur de l'Histoire.
L'œuvre en question, c'est L'histoire des 3 Adolf. Une série qui nous permet en même temps de parler enfin de celui qui est considéré de par le monde comme le Dieu
du manga : Osamu Tezuka !
Ne se fait pas appeler Dieu du manga qui veut. Plus qu'un titre, c'est surtout une vérité : Osamu Tezuka est le grand maître du manga, incontestable et incontesté. L'auteur japonais a
débuté sa carrière à l'âge de 18 ans seulement, en 1946, alors qu'il poursuivait en même temps ses études universitaires pour devenir médecin, suivant la tradition familiale. Son père, qui était
constamment en déplacement, possédait une vaste collection d'ouvrages que le petit Tezuka enfant ne cessait de consulter durant l'absence du paternel, fait qui lui a permis d'enrichir
considérablement sa culture, faisant de lui un véritable touche-à-tout, indéniablement passionné.
Touche-à-tout, il le sera tout au long de sa vie, abordant dans ses mangas une variété extraordinaire de récits, de tous genres et pour tous âges : Shônen, Shôjo, Seinen, il est à la base de tous
les courants à venir. Une collection d'œuvres épatante de diversité et de maturité. Jugez plutôt, pour n'en citer que quelques uns : Astroboy (science-fiction), Le Roi Léo (œuvre qui inspira plus tard Disney pour Le Roi Lion), BlackJack (aventure, médecine), La vie de Bouddha (religion), L'histoire des 3 Adolf (guerre), Phénix (métaphysique),
Ayako (inceste), L'arbre au soleil (Japon médiéval, médecine),
Princesse Saphir (Shôjo), Kirihito (Seinen - médecine), Ludwig B.
(musique)...
Osamu Tezuka était un précurseur dans le manga tout comme Moebius l'était à la bande dessinée Franco-Belge. Si le manga a depuis longtemps un temps d'avance sur la bande dessinée sur les thèmes
traités, c'est à Osamu Tezuka qu'il le doit.
L'histoire des 3 Adolf est une série en 4 tomes qu'il a écrite sur le tard, entre 1983 et 1985. Un thème fort qu'il voulait absolument aborder et qui lui tenait très à cœur, mais qu'il a
mis très longtemps à écrire, attendant d'atteindre une certaine maturité. Ce fut finalement l'une de ses dernières œuvres avant de tirer le rideau sur une vie bien remplie mais terriblement
courte, le 9 février 1989... il n'avait alors que 60 ans.
L'histoire des 3 Adolf raconte la seconde guerre mondiale, vue du côté des japonais. Une vision différente qui met en scène le conflit à venir mais aussi la façon dont il est perçu, dont
il évolue, au pays du soleil levant. La série est très documentée et évoque les points clefs de l'Histoire, au Japon et dans le monde. Il met également en avant les dérives de l'exclusion et la
montée du nazisme qu'il dénonce.
Pour ce faire, Osamu Tezuka a pris le parti de faire coexister réalité et fiction, puisqu'une enquête imaginaire haletante nous fais revivre un passé au contraire bien tangible. Une enquête qui
débute lors des Jeux Olympiques de Berlin en 1936 et qui se poursuit au Japon, jusqu'en 1938 pour ce qui concerne le tome 1. Une affaire qui implique des hauts fonctionnaires nazis faisant tout
pour étouffer la rumeur, car elle pourrait faire trembler tout l'Empire Hitlérien : et si le Führer était juif ? Le récit met aussi en scène deux enfants, protagonistes
principaux, portant tous deux le nom d'Adolf. Ces gamins issus de l'immigration allemande au Japon se lient d'amitié, mais une amitié fragile : d'un côté ils doivent lutter contre la xénophobie
dont ils sont victimes de par le peuple nippon, de l'autre ils doivent aussi faire front à leur famille. Adolf Kamil et Adolf Kaufmann sont allemands, mais l'un est juif tandis que l'autre est
fils de fonctionnaire nazi. Deux mondes les opposent avec cette guerre montante.
Pour ancrer le récit sur du papier, Osamu Tezuka a dû adapter une nouvelle fois sa plume pour coller au mieux à l'ambiance. Son dessin se fait plus dur, plus expressif. Il n'en demeure pas moins
que le maître possède un coup de crayon reconnaissable entre tous. Certains dans l'équipe y voient parfois de la caricature, d'autres le trouvent vieillot. C'est sûr qu'il n'est plus tout jeune
ce dessin, mais je pense pour ma part qu'il fait partie du patrimoine et qu'il s'inscrit en quelque sorte dans l'Histoire de la bande dessinée. Attention, il n'est pas non plus désuet pour autant
: Osamu Tezuka en fait un formidable moyen d'expression au service de sa narration. Il permet de véhiculer des émotions, de ressentir son dynamisme. Un style efficace et très rapidement
assimilable par tous.
L'histoire des 3 Adolf est une formidable série, percutante, bouleversante, intelligente.
Si vous souhaitez vous la procurer, elle est aujourd'hui éditée dans un format "luxe" avec une superbe couverture et dotée d'un supplément de quelques pages en fin de volume permettant de mieux
appréhender le contexte historique de l'époque, les événements marquants. Une analyse intéressante et pointue de l'œuvre.
Nous regrettons tout de même dans l'équipe que ce tirage "luxe" ait été édité avec un papier de qualité médiocre, très fin. Nous regrettons également que l'éditeur français, en l'occurrence
Tonkam, ait pris le parti de publier dans le sens de lecture occidental, de gauche à droite. Ce faisant, le salut Hitlérien est par exemple porté par le mauvais bras. Ils ont dénaturé le récit,
les propos, tout simplement l'œuvre de Tezuka... pire encore : l'Histoire !
Nos avis :
Yvan : « Il faut d’abord un peu s’habituer au
dessin assez simpliste avec une façon très à part de dessiner les expressions, mais une fois passé ce cap l’histoire devient vite passionnante. »
OliV' : « [...] une
écriture graphique subtile et percutante. L'aura de ce récit nous entraîne à lire les 250 pages de ce premier tome avec intérêt et passion. »
Badelel : « [...] Comme
toujours, c'est encore un titre incontournable signé Osamu Tezuka. »
Choco : « [...] loin
d'être une œuvre sombre, l'auteur réussit le tour de force de proposer une histoire divertissante qui fait parfois même preuve d'humour, tout en abordant de façon frontale des thèmes forts et
difficiles. »
Et moi... : « [...] une œuvre
magnifique qui donne à réfléchir sur la condition humaine et qui nous transporte au cœur de l'Histoire. »
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