Akira (Otomo)

Publié le par k.bd

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Continuons notre périple vers la fin du monde avec une œuvre fondamentale, archétype du genre post-nuke (ou post-apocalyptique), un sous-genre de la science-fiction racontant la vie de survivants à une catastrophe ayant détruit la civilisation.
« Parfois utilisé simplement pour ses aspects ultra-violents, le post-apocalyptique repose sur un délicat équilibre entre une civilisation perdue et un chaos naissant. Il met en scène une confrontation de la réalité sociale (négociable, relative, corrompue, de servitude et dépassant l'échelle d'un seul homme) à la dure réalité physique (immédiate, intraitable, libre, individuelle). C'est à la fois la fin du monde et un nouveau départ. Une contradiction riche qui permet de développer un discours original sur le monde réel. » (wikipedia)

Si elle est quelque fois due à une catastrophe naturelle indépendante de sa volonté, la fin du monde est la plupart du temps générée par l’homme lui-même (volontairement ou accidentellement) et sa soif de maitrise d’éléments qui lui échappent (puissance nucléaire, virus…).
Katsuhiro Otomo transcende le genre, en inventant cette histoire de mutation génétique capable de générer des individus aux puissances destructrices ravageuses. La bombe nucléaire est en chacun des hommes, dont certains sont plus puissants que d’autres, au point de devenir incontrôlables…

Le récit commence de cette manière : « Le 6 décembre 1992, à 14h17, une bombe d’un type encore inconnu explosa au-dessus des principales villes du Japon. Neuf heures plus tard, ce fut le début de la troisième guerre mondiale. Leningrad, Moscou, Kazakhstan, Irkutsk, Vladivostok, San Francisco, Los Angeles, Washington, New-York, Okinawa, Berlin, Hambourg, Varsovie, Londres, Birmingham, Paris, New Delhi…
Et puis, le monde commença à renaître de ses cendres…
A Néo-Tokyo, en 2030, 38 ans après l’apocalypse…
»

Contexte géopolitique d’Akira

Sorti en 1982, Akira est le reflet à peine déformé de la réalité du Japon d’alors : les jeunes générations en manque de repères, qui fuient leur quotidien dans la recherche de sensations fortes (vitesse, drogues, délits…) ; le lourd héritage du traumatisme de la bombe nucléaire ; la fuite en avant dans les nouvelles technologies… Ce contexte apporte une force et une véracité au récit, parfait contre-poids aux délires « fantastico-métaphysiques » à venir.

Pour Choco, « cette œuvre sombre dépeint sans concession un monde sinistre, en déclin, rattrapé par ses propres erreurs et ses propres démons. Un monde mené à sa perte par l'individualité, par une science dévastatrice mais où la destruction est intimement liée à une renaissance. On peut y voir aussi une certaine représentation de l'adolescence : les enfants s'expriment avec violence, voit leur corps muter mais semblent pourtant être le symbole de l'espoir, d'un renouveau. De là à évoquer la crise identitaire de la jeunesse perdue japonaise, il n'y a qu'un pas. »

Le traitement de l’histoire

La grande force du récit repose dans cette absence de manichéisme. Il n’y a pas de bon dans cette histoire, toutes les parties agissent en fonction de leurs intérêts propres et, au fil du récit, des alliances se créent, contre Tetsuo…

Selon Yvan « les éléments et personnages parsemés au fil des tomes se regroupent de manière efficace. Au final, il n’y a plus vraiment de camps distincts qui s’affrontent, mais plutôt des forces et des pensées qui se regroupent, pour terminer cette saga post-apocalyptique sur une note d’optimisme. »

Champi précise qu’ « Akira rassemble tous les éléments qui font le succès aujourd'hui de la plupart des shônen et seinen : de l'action, des personnages qui ont l'âge de leurs lecteurs, des secrets, une touche de fantastique, et ce rapport toujours distant et fusionnel à la science (l'ombre de la bombe atomique n'est jamais loin).
... Mais sans doute un des premiers à le faire avec cette mise en scène très cinématographique, ce traitement graphique très réaliste, et cette vision très noire d'un monde de demain de plus en plus en phase avec ce que nous connaissons aujourd'hui...
La fin du monde, ou en tout cas la fin d'un monde, a eu lieu, et celui qui en jaillit n'est ni plus glorieux ni plus reluisant que celui d'avant.
»

L’esthétique d’Otomo

Nico analyse parfaitement l’esthétique d’Otomo : « Le trait est soigné, très précis et chaque case fourmille de détails. On notera les magnifiques vues aériennes de Néo-Tokyo. Le plus impressionnant étant le soin apporté à chaque bâtiment partiellement détruit. Si l’on s’attarde un peu, même les immeubles au second plan bénéficient de cette qualité graphique. Cette précision est également présente dans le « character design ». Les personnages ont tous ce petit quelque chose de particulier qui les rend vivants. Puisque l’on parle du design, il est impossible de passer à côté de la fameuse moto de Kaneda qui a, depuis, été élevée au rang d’objet mythique. Ce qui m’amène naturellement à vous parler du « mecha design ». Si l’on s’arrête sur les cases où apparaissent des véhicules, des robots ou tout autre élément mécanique, on voit que chaque partie est détaillée et que chaque pièce se trouve à sa place. Cela nous semble normal, ça semble cohérent. En plus de tout cela Otomo impose son rythme grâce à un découpage efficace, parfois surprenant pour l’époque, le rendu des courses de moto est réaliste, et on ressent cette impression de vitesse dans le trait du mangaka. Un exemple ! »

Pour ma part : « Influencé par les dessinateurs occidentaux (Moebius surtout), Otomo fait preuve d’une virtuosité graphique remarquable de dynamisme et de précision. Un sens du rythme dans ses séquences et mises en pages plutôt éloigné du manga traditionnel. Ce qui explique surement son succès auprès des lecteurs occidentaux de l’époque, pas encore habitués au vocabulaire du manga (peu d’ellipses, surabondance de tirets de mouvements…) et à sa lecture inversée. »

Nous sommes unanimes, le graphisme d’Otomo est prodigieux. Pour ce qui est de la couleur, Choco et Champi estiment qu'elle altère la puissance du noir et blanc originel. Pour ma part, je rejoins Nico sur le fait que la colorisation est de grande qualité (on est loin des colorisations actuelles assistées par ordinateur) et vieillit plutôt bien.

Le mystère Akira

Alors, Akira ? Qu’est-ce donc ? Qui est-il ? Quel est ce projet obscur qui se cache derrière ce nom de code : un enfant-mutant, un projet scientifique, une arme de destruction massive...? Tout cela à la fois, en fait…
Humaniser la bombe nucléaire, incarner la puissance atomique, c’est la grande originalité du scénario d’Otomo. Le mal est en chacun de nous, qui ne sommes qu’un amas d’atomes…
Pour conclure, Akira n’est pas qu’une histoire post-nuke, prétexte à décrire des scènes violentes. Le décorum apocalyptique ne sert ici qu’à mettre en exergue les luttes entre organisations sociales, cette opposition entre les pouvoirs militaires, scientifiques, politiques, religieux et contre-pouvoirs terroristes (qui maitrise qui ?). C’est aussi une histoire d’amitié particulière entre Kaneda et Tetsuo, dont les rapports de force (dominant-dominé) s’en trouvent inversés.

 

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Publié dans Synthèses

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