Amer béton (Matsumoto)

Publié le par k.bd

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Notre mois de septembre consacré aux Fauves d'or d'Angoulême s'est achevé sur un titre fleurant bon l'étrangeté extrême-orientale : NonNonBâ, de Shigeru MIZUKI.
Un titre et un auteur dont la force première est de nous rappeler que le manga ne se résume pas à Candy et Naruto (histoire de marier les genres et les générations).
En effet, loin du style soi-disant caractéristique que les éditeurs – japonais et étrangers – ont mis en avant depuis les années 50, existent mille autres expériences graphiques et scénaristiques que le lectorat européen peut avoir du mal à trouver.

Heureusement que certains éditeurs hexagonaux ont la curiosité – et le courage éditorial ! - de regarder ailleurs que sur les grands étals japonais, et nous ramènent de plus en plus d'inclassables pépites qui nous révèlent les mille et un visages du manga : Tonkam, Delcourt, Cornélius, Le Lézard Noir, IMHO...

Voilà pourquoi K-BD a décidé de faire du mois d'octobre un « automne japonais », dans l'espoir de vous faire découvrir des œuvres et des auteurs qui n'ont que rarement les honneurs médiatiques, alors qu'ils les méritent parfois bien plus que ceux que l'on célèbre – ou en tout cas que l'on vend à outrance.

Bonne plongée dans ce Japon venu d'ailleurs, en commençant par Amer Béton, de Taiyou MATSUMOTO.

« - Dis-moi frère. Ces fameux Chats sont-ils aussi forts qu’on le dit ?
- On raconte des choses terribles à leur sujet. On dit qu’ils volent par dessus les immeubles et aussi qu’ils tuent des Yakuzas. Ils sont déjà une légende. »

A peine dix ans tout au plus, et déjà une terrible réputation.
Noiro et Blanko, deux gamins sales, marginaux, grossiers, violents, sont les terreurs du quartier. De la ville même.
Takara.
La sombre. L'immense. La cruelle. L'impitoyable. Qui broie les êtres dans son giron puissant et tentaculaire dont on ne peut s'échapper. Mais qui sait aussi bercer ceux qu'elle a recueillis, les laissés pour compte, les sans-abris, les orphelins, qui ont été rejetés par les leurs. Qu'à cela ne tienne, la vengeance est un plat qui se mange tiède.

Livrés à eux-mêmes depuis leur naissance peut-être, les deux frères n'ont dû leur survie qu'à leur étrangeté.
Blanko, le rêveur, le décalé, voit le monde comme personne d'autre. Il plante des graines, chante à tue-tête, et aspire, dans ses rares moments de lucidité, à une vie paisible.
Noiro, de peu son aîné, est rongé par la noire violence qui dirige la ville depuis toujours. Mâchoires serrées, barre de fer en main, il rend au monde coup pour coup.
Obligés de se battre pour que chaque jour ne soit pas le dernier, ils errent des plus vertigineux sommets aux plus sombres bas-fonds pour voler ce dont ils sont besoin (nourriture, argent) ou envie – et bien malin celui qui saura les comprendre.

Mais Takara, la ville, leur ville, change, mue par des forces nombreuses et parfois invisibles qu'elle met en mouvement en retour.
Flics, yakuzas, sociétés secrètes... Ils sont nombreux à chercher à tirer leur épingle du jeu. Ils sont nombreux à croiser la rue des frères terribles. Seront-ils nombreux à s'en remettre ?

Graphiquement, MATSUMOTO a décidé de tourner le dos – et de tordre le cou – aux conventions depuis longtemps : l'épure et l'asymétrie sont souvent de mise. Si, pour Mo', cela révèle de l'inesthétisme, je rejoins Yvan et Lunch qui saluent l'adéquation entre la ligne et le propos : comment mieux rendre la violence, le déséquilibre, la folie, qu'avec un trait aux limites de la déformation permanente et du mépris de la perspective classique ? Dans un monde qui perd ses repères, pas de plus pour l'académisme...
Ce dessin déstabilisant met en scène avec crudité la violence récurrence de cet univers régi, comme Lunch le souligne, par une sorte de loi de la jungle urbaine.

Noiro et Blanko. Deux incarnations de la ville, deux symboles (Yvan évoque le Yin et le Yang), deux facettes de l'avenir : un destin implacable mais un espoir persistant (David).
Quelle folie ronge ces deux protagonistes ? Quelle est la source de leur maux ? L'abandon ? La lucidité ? L'instinct de survie ? Le sadisme ?

« _ C'est pour ça que, à Blanko, il manque des vis. Des vis à la tête... Et à Noiro aussi. À Noiro... il manque beaucoup de vis... des vis au cœur !! »

Alors que les pages sont plutôt lumineuses – le graphisme de MATSUMOTO étant souvent dépouillé – c'est pourtant la noirceur qui semble l'emporter à chaque coin de case : les factions en présence sont surtout mues par des motivations égoïstes, cruelles, et profondément mystérieuses, Takara n'est pas tendre, la société écrase les plus faibles, l'avenir est poussière.
La belle satire sociale que voilà, pour Mo' et moi.

Même s'il n'est pas forcément aisé d'entrer dans ce pavé dense et étouffant – n'est-ce pas Mo' ? - nous nous accordons tous à dire que Amer Béton est un chef d'œuvre, autant pour son dessin hors-normes que pour son histoire puissante et touchante dont la violence et le contexte renvoient à des questions fondamentales (et malheureusement d'actualité) : comment surmonter la violence engendrée par la société et contre le pessimisme qui en découle ?
MATSUMOTO semble nous souffler que le salut est dans la folie … et/ou la poésie.

Blanco et Noiro sont-ils en lutte contre eux-mêmes ou contre le monde qui les entoure ? A moins que l'un n'aille pas sans l'autre...

A vous de vous en faire une idée en vous plongeant dans cette intégrale qui avait été peu remarquée lors de sa première parution – en trois tomes – en 1996 (merci Lunch !) - mais dont la présente version a été gratifiée d'un Eisner Award en 2008.

Et si vous voulez creuser un peu plus le sujet, David vous conseille de voir l'adaptation en anime qui a été tirée d'Amer Béton, Lunch vous propose The World is mine, de Hideki ARAI, et nous vous invitons à aller voir du côté de Ping Pong, le Samouraï Bambou ou Number 5, pour profiter des nombreuses facettes du talent de MATSUMOTO.

Bon voyage sur ces terres à (re)découvrir !

 

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Publié dans Synthèses

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Commenter cet article

Mo' 21/10/2011 12:51


@ Sara : j'ai eu beaucoup de mal à rentrer dans cet album. Je ne sais plus combien de tentatives infructueuses j'ai du essuyer mais la dernière fut la bonne et honnêtement... une fois lancée je ne
pouvais plus m’arrêter. Il faut juste parvenir à dépasser le graphisme et apprécier la manière dont il colle à la narration. Une fois que c'est fait, c'est gagné !


Lunch 20/10/2011 21:35


Le graphisme est à l'image de la ville de Takara je dirais :)
Rien d'insurmontable, totalement adapté, mais certes, je comprends que ça puisse être rédhibitoire.


Sara 20/10/2011 19:45


Je n'ai jamais pu aller au bout de cette série, le dessin me bloque...Je le trouve affreux et je n'arrive pas à dépasser ce dégout.


Lunch 03/10/2011 12:13


C'est plutôt la version intégrale que tu devrais trouver.
C'est sûr que l'accroche est une peu rude, mais comme quoi, malgré nos a priori, on a tous passé le cap pour finalement aimer ça :)


Joelle 03/10/2011 10:42


Hou, la couverture aurait eu tendance à me faire fuir mais vu ce que vous en dites tous, je note (et seulement 3 tomes, c'est toujours intéressant !)