Dieu en personne (Mathieu)

Publié le par k.bd

entete dieu

 

Après le thème « la vie ordinaire » retenu pour le mois de septembre sur K-BD, rien ne vaut de prendre le contre-pied. Voici donc un thème que l'on pourrait surnommer « la vie extraordinaire », car nous avons décidé de nous attaquer au délicat et foisonnant sujet « religion et BD ». Ou « Dieu et BD », ou « croyance et BD », à vous de choisir le terme qui vous conviendra le mieux.

En cette période où, une nouvelle fois, l'actualité (brûlante) nous montre combien le sujet est sensible sous bien des latitudes, toute l'équipe a décidé de se pencher sur ces auteurs et ces titres qui ont su l'aborder avec originalité et profondeur.

Rien de mieux, pour faire le lien entre deux mois, entre deux thèmes, que d'entamer la sélection avec Dieu en personne, de Marc-Antoine MATHIEU : en voilà, de la vie extraordinaire ! En voilà un programme ! Et nous avons été nombreux dans l'équipe à répondre présent. Dieu sait décidément déplacer les foules !

Au commencement était la couverture. Une foule, une échelle, et un barbu et chevelu tout de blanc vêtu que nous ne verrons jamais que de dos, de trois-quart arrière, ou derrière une vitre, un flou. Autant laisser planer le mystère sur les traits que Dieu pourrait arborer s'il décidait de passer par ici.

Tel le Petit Papa Noël de nos chansons (d'ailleurs, reconnaissez que les deux « hommes » partagent de nombreux points communs !), voilà donc Dieu descendu du ciel, avec des questionnements par milliers. Suffisamment pour remplir tous les souliers des hordes qui passent de l'étonnement à l'incrédulité, puis à l'émerveillement résigné, et enfin à une certaine colère. Il aurait sans doute voulu passer incognito, mais un recensement en a décidé autrement.

Nous voilà alors au cœur de l'album : les rapports entre Dieu et ses créatures. Et, comme le souligne Yvan, « le Tout Puissant va devoir rendre compte de ses actes ». Passés comme présents. Histoire d'à la fois rassurer tout le monde, et pourquoi pas de rapporter de substantielles sommes en dommages et intérêts. Il n'y a pas de petit profit !

Commence un incroyable procès, Le Procès, même, à travers lequel toutes les facettes de Dieu (à défaut de sa face), et surtout toutes les conséquences de sa venue vont être décortiquées. Sociologues, historiens, physiciens, psychanalystes, philosophes, hommes d'affaire, et même (surtout !!) H-1, « Humanité première », « la quintessence de tout ce que sent, pense et croit notre humanité » sont appelés à la barre, pour essayer de comprendre, d'accuser, de défendre. Dieu n'est alors plus « qu'une marionnette aux mains des humains », comme le glisse Choco : voulant bien faire (comme toujours) et laissant faire (bis), il se retrouve pris en main autant par ses avocats que par le système médiatique.

Omniprésents médias, d'ailleurs, puisque Dieu est dans tous les journaux, sur toutes les chaînes, dans toutes les librairies, et sans aucun doute à la radio. Dieu n'a jamais été autant partout que depuis qu'il s'est incarné. Marc-Antoine MATHIEU prend d'ailleurs un malin plaisir à jouer sur les images (comme toujours !) : telle case se révèle être une photo, telle autre un écran de télévision, et la plupart des protagonistes glissent de leur environnement à la barre sans qu'on s'en aperçoive.

Quelques mots sur la forme, donc : un noir et blanc qui n'est pas sans rappeler celui des aventures de Julius Corenthin Acquefacques, premier héros de l'auteur. Parfait pour illustrer une certaine intemporalité, comme le souligne Lunch.
Si certains d'entre nous font un parallèle entre la mise en scène et le sens de l'espace de MATHIEU, qui est avant tout scénographe (Badelel évoque d'ailleurs un petit clin d'œil à FRED !), Paka (un nouveau venu parmi nous, bonjour à lui et à ses envolées lyriques !) remarque que, pour une fois, l'auteur semble s'être davantage attaché au fond qu'à la forme. Pourtant, nous avons tous souligné le fait que le visage de Dieu ne nous apparaissait jamais directement (certaines œuvres d'art s'en chargent, mais avec la distanciation qu'elles introduisent forcément). Difficile pour Marc-Antoine MATHIEU de se passer de contraintes formelles !!

Que ressort-il de ce Procès, au final ? « Nos aberrations et nos paradoxes » (Mo'), « le ridicule de notre civilisation » (Badelel), « le théâtre de l'absurde » (Lunch). En somme, « l'auteur s'est attaqué à un sujet bien plus complexe que Dieu : l'Homme », analyse Paka.
L'homme et sa société de consommation, l'homme et les systèmes dans lesquels il (s')est enfermé, l'homme et ses innombrables questions sans réponses, sa recherche de rationalité et ses élans mystiques.

Dense matière parfois un peu rébarbative, si l'on en croit Mo' (pour qui les références sont trop nombreuses), Badelel (pour qui Dieu en personne reste un peu froid) et Choco (qui juge certaines envolées métaphysiques trop longues), mais une matière traitée avec humour (MAM aime autant jouer avec les images qu'avec les mots !), subtilité, et la nécessaire ironie pour se frotter à un sujet hautement sensible sans jamais froisser aucun lecteur (il me semble). D'ailleurs, Lunch nous fait remarquer l'absence de repères spatio-temporels précis ; elle maintient le récit dans un entre-deux particulièrement intéressant qui permet de se concentrer sur la réflexion plutôt que sur l'anecdotique.

En faisant de Dieu un « produit à la mode que tout le monde s'arrache » (Yvan), puis l'incarnation (ah ! ah !) de tous les espoirs et de toutes les rancœurs, Marc-Antoine MATHIEU, dans un exercice certes un peu cérébral mais particulièrement prenant, ouvre un large champ de questionnements.

Fan inconditionnel de l'auteur, je ne peux que vous conseiller de vous plonger ensuite dans les autres ouvrages de Marc-Antoine MATHIEU : tous sont de purs moments de bonheur et d'intelligence graphique, scénique ou scénaristique. De quoi clouer le bec à celles et ceux qui disent que la BD, c'est vraiment que pour les gamins... Quoi que, « heureux les simples d'esprit », non ?

 

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Publié dans Synthèses

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livr0ns-n0us 07/10/2012 12:45

Je vais suivre avec beaucoup d'attention ce thème qui m'intéresse grandement ! J'ai beaucoup aimé Dieu en Personne même s'il faut (je pense) être dans un état d'esprit particulier pour le lire au
risque de rester hermétique aux nombreux concepts que manipule l'auteur. Il est fort ce MAM !