Fell (Ellis & Templesmith)

Publié le par k.bd

  entete fell

 

Décidément, le thème du mois, la ville sous toutes ses formes, n'est pas très très gai entre les mains de K-BD...
Snowtown, de Warren Ellis et Ben Templesmith ne déroge pas à la règle.
Froide comme la neige du titre en vf, elle est aussi farouche et sauvage, comme l'indique le titre en vo, Feral city.

.
Un environnement particulièrement hostile pour Richard Fell, inspecteur de police fraîchement débarqué de « l'autre côté du pont ».
Car Snowtown n'est pas à proprement parler une ville : plutôt un quartier, un vaste quartier coupé du reste de la ville par un large fleuve. Un vaste quartier qui, avec le temps, a vu son identité s'affirmer et en faire une petite ville à part entière.
Une ville dans la ville.
Une ville... vile. Une « (féro)cité », pour citer Yvan.

Ange blond déchu muté ici pour une obscure raison, Richard Fell semble se retrouver en enfer : le chaos et le crime règnent en maîtres dans les rues de Snowtown, et ce ne sont pas les maigres – et amputées – forces de police qui pourront y changer quoi que ce soit : viols, enlèvements, meurtres... Imaginez la liste la plus sordide d'atrocités, et vous serez encore loin du compte.

Mystérieux Richard Fell, porteur d'un lourd secret (mais pourquoi a-t-il été muté ici ? Muté, tiens, tiens...), qui tient à la fois du flic classique introverti, comme le remarque David, et du justicier borderline, dont les méthodes sont parfois discutables même si leur but est louable.
En quête de rédemption, l'inspecteur, doté d'un extraordinaire sens de l'observation et de déduction, traque la vermine dans les moindres recoins, mais ne porte aucun jugement sur la lie de l'humanité à laquelle il est confronté. Bien au contraire : « Vous n'êtes pas personne à mes yeux ». Humaniste et violent,

est pétri de toute la complexité avec laquelle Warren Ellis (monsieur Transmetropolitan, tout de même !) façonne ses personnages.

A travers les huit histoires courtes finement ciselées par le maître Ellis, c'est une ville et ses ombres, ses étranges habitants, qui se livrent. Rien n'est sain dans les rues de Snowtown, et même les – rares - personnages secondaires les plus sympathiques ont quelque chose qui cloche. Comme si la ville finissait par contaminer tout le monde, souligne Mr. Zombi.
Le mystère plane, les dialogues fusent, raides et efficaces, l'ombre de David Lynch n'est jamais loin, et le dessin le rend bien.

Car un autre maître est au bout des crayons : Ben Templesmith, d'abord remarqué sur 30 jours de nuit, puis sur sa série en solo Wormwood.
Son secret ? Le charbonneux, le trait anguleux, les visages dissymétriques, et le flou qui s'invite dans les scènes d'action.
Les couleurs bavent, suintent, peluchent, comme si la lumière et la clarté n'existaient pas. Elles sont sans doute restées de l'autre côté du pont, avec l'espoir.
Formellement, Templesmith a opté pour un gaufrier assez régulier qui évoque parfois les travaux de Brian Michael Bendis (Torso, Jinx), une bonne manière de densifier le récit, et de faire tenir chaque histoire courte en peu de pages.

Quartier-ville, Snowtown est donc tout sauf un lieu présentable : purgatoire, monde suspendu entre cauchemar et réalité, selon David, ville déformée par des relents de mysticisme, d'après Yvan, ville-personnage qui porte elle aussi un lourd secret, qui se livrera peut-être à travers le tag rouge récurrent remarqué par Mr. Zombi, ville qui s'asphyxie, selon Champi...
Sombre fiction flirtant avec tous les codes du polar, Snowtown pourrait aussi se voir comme une critique sociale à peine déguisée des ghettos qui fleurissent en marge des mégapoles, et que le pouvoir et le bon droit finissent par abandonner. Warren Ellis, comme le souligne David, n'a jamais une écriture gratuite.

Nos quatre rédacteurs sont unanimes : Snowtown est un chef-d'œuvre de plus à mettre à l'actif de Warren Ellis et Ben Templesmith. Notre seul regret : que les auteurs n'en aient pas livré de suite, laissant leurs lecteurs sur leur faim. Dommage. Toutefois, d'après les dernières nouvelles rapportées par notre déterré préféré, il semblerait que le duo se soit remis à travailler sur la série. Tout n'est peut-être pas perdu !
Malgré cela, plongez-vous dans les entrailles de la ville froide et sauvage, à condition que vous ayez le cœur bien accroché.

Je vous proposerais bien de vous changer les idées avec notre thème du mois de juin, mais pas sûr qu'il soit plus primesautier car, comme tout bon plat d'été, il se mange froid.
Comme la neige.

 

avatar champi couleur

Publié dans Synthèses

Commenter cet article

livr0ns-n0us 29/05/2012 15:44

Une bien belle analyse que vous nous livrez là !! Fell est sans aucun doute une de mes grandes révélations de 2011, je suis ravie de voir qu'il a plu à tous... La suite, la suite ! :P