Ida (Cruchaudet)

Publié le par k.bd

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  Ida, vieille fille trentenaire originaire de Bâle. Originaire... En fait, elle n'a quitté la douceur de son foyer et celle de ses couvertures que pour aller à l'exposition universelle de 1867 lorsqu'elle était enfant. Car si Ida est toujours vieille fille, c'est que la demoiselle est hypocondriaque et qu'elle a un sacré caractère.
Mais voilà que son médecin, après avoir tout essayé, décide un jour que c'est de l'air marin qu'il faut à Mlle Ida Von Erkentrud. Et la voilà qui se découvre, contre toute attente, l'âme voyageuse. De la Côte d'Azur, elle poursuit jusqu'en Espagne, puis Tanger. De là, en compagnie de la nymphomane Fortunée, on ne l'arrêtera plus : on ne pourra plus que la suivre dans ses aventures à l'assaut du continent africain.

Après le one-shot Groenland Manhattan, paru chez Delcourt dans la collection Mirages, Chloé Cruchaudet change de ton, change de continent mais garde un sujet commun : l'éloignement et la découverte de modes de vie. Dans le triptyque Ida, l'auteure fait désormais travailler les zygomatiques. Vous allez comprendre...

D'abord le personnage. Les qualificatifs pleuvent, et tous lui vont à merveille : spontanée, franche, insouciante, excentrique, irascible, volontaire, persévérante, casse-pied, attachante, autoritaire, décalée, bornée, de caractère fort, bien trempé... d'autres diront qu'elle a un caractère de cochon. A elle seule elle donne le ton du récit : on ne va pas s'ennuyer ! C'est drôle, jubilatoire, décomplexé et cocasse. Mais pas que.

Via le regard naïf d'Ida, Chloé Cruchaudet montre du doigt les travers du colonialisme, ou comme le traduit si bien David Fournol dans sa chronique du tome 2 : c'est une « merveilleuse illustration de ces Européens considérant être chez eux en Afrique et prenant sans vergogne tout ce qui peut leur être utile pour rentrer ensuite sur leur continent les mains chargées de trésors ou d’esclaves ».
Les clichés sexistes, quant à eux, sont mis à mal. Ces messieurs (dont un remarquable Jean Rochefort gouverneur) confortablement installés dans leurs fauteuils à l'abri des comptoirs, n'auront de cesse de dissuader notre intrépide héroïne que sa place est au foyer, et non dans la jungle africaine. Premiers aperçus d'un féminisme naissant, prise de liberté au-delà des convenances (Choco), en tous cas la gent masculine n'aura guère plus qu'à ravaler sa cravate : Ida et Fortunée ont pris leur destin en main, et il n'a rien à voir avec des séances de broderie le soir au coin du feu.

Ce qui ne les empêche pas de voyager en robe à crinoline car, ainsi que notre héroïne farfelue le fera savoir à Pierre Savorgnan de Brazza (oui, Ida a aussi des fréquentations, même en pleine jungle) : « La décence doit toujours primer sur la commodité ». Notons toutefois que le port de la crinoline est manifestement essentiel pour survivre d'une chute de baobab. Des mésaventures qu'elle partage avec sa sœur (et nous de fait) à l'aide de courriers soigneusement rédigés quelles que soient les conditions et qui donnent à cette BD son ton si décalé.

Quant au dessin, il fait également l'objet de toutes les éloges. Un trait « tantôt détaillé, tantôt libéré » (Champi), « aéré » (Lunch), il fait, selon moi, ressortir l'incongruité du personnage dans le décor, et il est assorti d'« aquarelles aux couleurs toniques » (Mo'), d'une « palette extrêmement riche et chatoyante », de « tableaux verdoyants qui invitent au voyage » (Choco), d'une « colorisation douce et agréable » (Lunch), d'une « superbe mise en couleur » (Champi). Lunch et moi avons également apprécié la beauté et la qualité de la couverture de ce premier tome.

Les tomes suivants ne perdent pas de leur charme. On vous annonce d'ors et déjà une Ida plus charismatique, plus sûre d'elle, plus débrouillarde et toutefois toujours aussi naïve, orgueilleuse et culottée.
De ses observations, elle évitera avec intelligence les jugements de valeur, se contentant de montrer et de laisser chacun libre de son interprétation.
Au final notre verdict :
Mo' : « pétillant » (et tome 2)
Champi : « une série belle et intelligente »
Choco : « formidable album »
Lunch : « toujours un plaisir, une lecture intense et agréable »
David Fournol : « Chloé Cruchadet dépeint avec beaucoup d’humour cette aristocrate excentrique »
et moi-même : « le pari est réussi »

Zaëlle aurait aussi aimé vous faire partager son avis sur la question. Malheureusement, comme chacun sait : l'informatique est une science exacte. Sa chronique, datant déjà de quelques temps, a mystérieusement disparu dans les limbes de la toile.

 

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