Il était une fois en France (Nury & Vallée)

Publié le par k.bd

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Il était une fois en France débute en 1905 en compagnie d’un petit garçon qui assiste impuissant au génocide de sa famille. Caché sous les fondations de sa maison, il rencontre Éva, une petite fille aussi terrorisée que lui. Près de vingt ans plus tard, les deux survivants des pogroms russes débarquent en France chez l’oncle d’Éva, un petit ferrailleur qui va embaucher Joseph Joanovici comme employé dans sa petite entreprise. À partir de là, l’ascension de « Monsieur Joseph » sera fulgurante. Si son intelligence lui permet de saisir toutes les subtilités du métier, c’est surtout le contexte historique qui va l’aider à asseoir son empire. La Seconde Guerre mondiale venant d'éclater, il comprend en effet très vite que son précieux métal peut lui permettre de survivre sous l'Occupation malgré ses origines juives roumaines.

Cette série en six tomes, dont le titre est une sorte de clin d’œil au cultissime « Once upon a time in America » de Sergio Leone, a obtenu le « Prix de la Série » au Festival d’Angoulême en 2011 et raconte la vie de cet entrepreneur illettré tout en annonçant, dès le premier tome, sa chute. Dès la fin de la guerre, il sera en effet traqué par Jacques Legentil, un petit juge de campagne bien décidé à punir les nombreux faits d’arme de notre ami débrouillard durant l’Occupation.

Vous l’aurez compris, c’est le personnage de Joseph Joanovici qui constitue la véritable force de cette histoire. Inspiré du personnage réel, cet immigré roumain qui choisit clairement son camp dès le début du conflit, " Mon pays, c'est ma famille. Les autres peuvent crever ! ", est d’une ambiguïté extrêmement intéressante. Malin et débrouillard, il va parvenir à se bâtir un véritable empire pour finalement devenir milliardaire. Prêt à tout pour survivre et pour mettre sa famille à l'abri du besoin, il s’allie avec ceux qui sont au pouvoir et même si ces fonctionnaires, policiers, juges corrompus, nazis et membres de la gestapo ne sont que des tremplins qu’il utilise pour sa propre cause, cela donne une drôle d’odeur à son argent. À l’étroit dans son costume de collabo et jamais vraiment à l’aise dans sa tenue de résistant, il doit constamment retourner sa veste et à chaque fois les moyens financiers requis pour sauver sa peau sont plus importants, les dégâts psychologiques deviennent de plus en plus visibles. À cheval entre un statut de héros et celui de traître, il finit par perdre sa propre identité, allant même jusqu’à renier toutes ses valeurs. Passant de victime attachante à fourbe cupide et déloyal, Joseph montre aussi bien ses faiblesses que ses qualités et contribue au réalisme de ce récit. Rongé par une conscience qui commence à peser très lourd, l’éternel opportuniste se retrouve le cul entre deux chaises, tout en perdant toute emprise sur cette famille qu’il délaisse affectivement depuis le début du conflit. Le lecteur comprend vite que Joseph Joanovici est un sacré salopard, mais sous la plume de Fabien Nury (W.E.S.T., Atar Gull, La mort de Staline, l’Or et le Sang), il a énormément d’empathie pour lui.

Alternant les flashbacks avec une précision horlogère, Fabien Nury installe ses personnages sur le grand échiquier européen de l'époque, invitant progressivement à reconstruire ce puzzle qui dresse le portrait d'un homme dont on ne peut que constater la malhonnêteté tout en supposant une psychologie plus complexe et moins manichéenne. Lorsqu’on rencontre Joseph dans cette série, il ne doit pas avoir plus de 6 ans. Quelques planches plus loin, on le retrouve sur ce qui semble être son lit de mort… la suite du récit, composée d’allers-retours, est le bilan d’une vie aussi houleuse que passionnante.

Sautant régulièrement d’une époque à l’autre, les auteurs se servent également de cet homme pour dépeindre une époque trouble et complexe et pour nous faire plonger dans le chaos de la Seconde Guerre mondiale. Si le développement psychologique du personnage central demeure la pièce maîtresse, le contexte historique joue donc aussi un rôle prépondérant dans cette saga. À travers les choix et la destinée de Joseph Joanovici les auteurs baignent le lecteur dans la réalité de l’occupation allemande et démontrent la complexité de l’âme humaine. Abordant les thèmes de l’antisémitisme, de la collaboration et de la résistance à travers son « héros », l’auteur livre un personnage touchant et torturé, ainsi qu’une tranche d’Histoire aussi sombre qu’intéressante. Fabien Nury réussit à dresser un portrait tout en nuances de la France sous l’Occupation, loin des clichés manichéens des manuels scolaires. Sans pour autant verser dans l’apologie de la collaboration, Fabien Nury restitue toute la palette des attitudes des français et des allemands durant cette période trouble, du blanc le plus lumineux au noir le plus sombre.

Usant d'un trait semi-réaliste très abouti à la fois souple et efficace, Sylvain Vallée (Gil Saint André, L'Écrin) offre une grande lisibilité à l’ensemble et parvient à aborder la complexité du sujet avec énormément de simplicité. Jonglant avec les époques, il rajeunit ou vieillit les différents protagonistes avec une vraisemblance qui force le respect. Les visages sont très expressifs et, malgré la très vaste galerie de portraits, rares sont les personnages que l'on pourrait confondre. Les décors sont bien plantés et permettent de retranscrire à merveille l'ambiance de l'époque : cette atmosphère de peur, d'oppression et de violence.

Si les actions de « Monsieur Joseph » ne font pas l’unanimité, tous les membres de K.BD sont par contre unanimes concernant la qualité de cette saga. Si, n’ayant lu que le premier tome, OliV ne sait par encore dire si le héros va le fasciner ou l’écœurer, les autres connaissent déjà la réponse. Champi évoque un premier tome à la fois riche et alléchant et est impatient de se plonger dans la suite de cette histoire au long cours, dense travail d'orfèvre, située au cœur des heures les plus noires de notre Histoire, et des méandres de l'esprit humain. Mo’ est conquise par cet échiquier où les nombreux personnages principaux et secondaires se mettent en place. Mr. Zombi parle d’une série « à lire absolument », très bien documentée, permettant de faire revivre une période peu glorieuse de l'Histoire de la France et animée par un personnage très ambigu qui est un vrai régal à suivre car il nous fait vivre des émotions très contradictoires et fait pas mal gamberger. David F parle d’une des meilleures séries d’aventure qu’il ait lu depuis longtemps. Notre autre David évoque une œuvre bouleversante, magistrale, profonde et donc indispensable… de celles qui – sans exagération – vous marquent à vie, comme certaines rencontres… Quant à moi, je la considère comme l’une des meilleures séries de ces dernières années !

 

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Publié dans Synthèses

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Commenter cet article

Joelle 23/04/2012 18:27

Je tournicotais autour depuis un moment mais n'arrivais pas à mettre la main sur les premiers tomes à la biblio ... avec votre chronique multi-avis mais tous unanimes, je ne peux donc pas passer à
côté !