Jolies Ténèbres (Vehlmann & Kerascoët)

Publié le par k.bd

entete ténèbres

 

Prendre la rédaction d'un article sur k.bd, c'est bien entendu un exercice périlleux – surtout si comme moi, vous trouvez que l'école et les synthèses sont loin. Mais c'est surtout un intense sentiment de délectation, pour la simple et bonne raison qu'on est rarement assigné à ce travail. Non, on se porte volontaire, généralement parce qu'on adore l'album en question.
Jolies ténèbres, c'est ce genre de bande dessinée qui provoque, qui suscite des avis divergents, qui heurte la sensibilité des plus farouches et qui émoustille la verve des plus passionnés. Certains adoreront, d'autres détesteront. La demi-mesure est rare quand sonne l'heure du verdict, les qualificatifs claquent, bruts et sans retenue. Sous cette magnifique parure se cache un conte morbide, âmes sensibles s'abstenir !

Jolies Ténèbres est le fruit d'un duo/trio d'auteurs connus et reconnus.
D'un côté, il y a Kerascoët. Sous ce pseudonyme se cache en fait un couple de dessinateurs travaillant à quatre mains : Marie Pommepuy et Sébastien Cosset. Ensemble, ils se sont fait remarquer à plusieurs reprises par leur graphisme autant soigné que varié, notamment au travers de Miss pas touche, ou plus récemment Beauté.
Et puis il y a Fabien Vehlmann. La plupart des livres qu'il écrit traitent du thème de la mort. Dans Seuls, des enfants se trouvent confrontés à elle et doivent apprendre à lui faire face, sans aucun adulte pour les épauler. Les derniers jours d'un Immortel fait état du devoir de mémoire et de la peur de mourir. L'île aux cent mille morts parle d'une école de bourreaux apprenant à ses élèves comment donner la mort... Il aurait donc été malvenu de ne pas aborder l'un de ses albums dans ce cadre de notre thématique du mois.

Jolies ténèbres, c'est aussi un album nominé dans la sélection officielle du festival international de la bande dessinée d'Angoulême 2010. Mais ne gagne pas qui veut, et Fabien Vehlmann fait parti des auteurs qui parviennent à présenter un album chaque année sans toutefois parvenir à gagner un prix (mais un jour, il l'aura j'en suis persuadé).

Alors, ce scénario... bouleversant ?
Il faut bien l'avouer, lorsqu'on feuillette l'album et qu'on entame la lecture, on est bien loin de s'attendre à découvrir ce cadavre d'une petite fille quelques pages plus loin. Voilà qui fait froid dans le dos et qui nous remet rapidement les idées en place : Jolies ténèbres n'est pas un livre pour enfants !
Pourtant, le dessin de Kerascoët et son graphisme enfantin et coloré, mignon à souhait, à tout pour nous plonger dans l'ambiance. Il révèle finalement crument toute l'horreur de la situation. Les décors féeriques tombent comme des cloisons, abattues par des espiègleries souvent mortelles. Derrière ce théâtre de naïveté, quelques scènes réalistes font état d'un monde hostile et nous rappellent la froideur de la mort.
Un contraste glaçant entre l'apparence et le contenu, qui a ses fans mais aussi ses détracteurs.
Le scénario - que Marie Pommepuy a co-écrit avec Fabien Vehlmann - sous ses airs de conte de fée, est complètement malsain, comme le sont aussi ces petits êtres qui se démènent et s'organisent comme ils le peuvent pour tenter de survivre.
Les questions commencent alors à fuser sur qui ils sont et ce qu'ils représentent. Mettent-ils en lumière les dérives de notre société ? Sont-ils la conscience de cette fillette, multiples facettes d'une même entité ou individus propres, disparaissant au rythme de la décomposition du corps ?
Une décomposition qui est au centre du récit. Les bonnes intentions du départ se transformant petit à petit, inconsciemment, en ignominies sournoises. Égoïsme, inconséquence, orgueil, méchanceté, indifférence... autant de sentiments mutins qui, placés au-dessus de ces êtres miniatures, montrent comment l'innocence peut être cruelle. Badelel parvient même à cité Freud pour évoquer ces protagonistes au « sadisme latent », privés des barrières habituellement fixées par le monde adulte. Selon Champi : des enfants, tout simplement.
Ici, pas de concession. Tout optimisme se retrouve balayé par l'instinct et la sauvagerie. Le malaise est permanent.

Vous l'aurez deviné, nos avis sont divergents.
Alors que je crie au chef-d'œuvre devant une telle prouesse scénaristique et graphique, devant cette dualité complémentaire entre dessin et récit, Mo' a trouvé l'exercice de mauvais goût, macabre et pas orthodoxe pour un sou. Elle qualifie même l'album de pseudo-intello, ne comprenant pas du tout la raison de son existence.
Là, vous avez probablement les deux extrêmes, mais je vous avais bien prévenu au début qu'il n'y avait pas de demi-mesure !
Yvan se range plutôt du côté de Mo'. S'il ne remet pas en cause l'effet de surprise, il aurait aimé avoir plus d'explications, reprochant à Fabien Vehlmann d'avoir livré une conclusion trop ouverte.
Du côté des admirateurs, Badelel trouve que Jolies ténèbres se démarque par son originalité, de par le ton adopté. Une lecture atypique qui n'a pas non plus choqué Zorg, qui peut toutefois comprendre la gêne de certains lecteurs.
Champi a apprécié la justesse des auteurs sur la cruauté enfantine qui se terre au plus profond de nous, comparant le récit à Sa majesté des mouches de William Golding.
Vicklay, qui ne reste pas insensible au talent, à l'imagination et à l'humour noir des auteurs, parvient même à sauver la morale de l'histoire : la gentillesse gagne toujours à la fin, malgré tout.

 

 

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Publié dans Synthèses

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Commenter cet article

Joelle 04/08/2011 09:59


C'est sûr que c'est un album qui ne peut pas laisser indifférent ! De mon côté, j'ai aimé mais bon, cela ne m'a pas plus remuée que ça (avec le recul, parce que, sur le coup, ça choque quand même
un peu). Il me semble que cela illustre bien la cruauté de la nature mais je conçois qu'on n'ait pas forcément envie de se l'entendre rappeler ;) mdr !


Mo' 13/07/2011 07:35


Clairement : oui ! J'ai cherché à comprendre ce qui pouvait justifier autant de violences, d'hypocrisies... de méchanceté gratuite tout simplement. Je sais que les enfants ne sont pas tendres entre
eux et qu'ils ont une manière bien à eux de résoudre leurs petits tracas... mais honnêtement, j'ai mal compris l'intérêt de cet album pourtant magnifique. La forme me plait, le fond me débecte ^^
Oui, j'ai cherché un message pour justifier l'histoire, pour tenter de l'accepter aussi


Lunch 12/07/2011 20:28


J'ai l'impression que ceux qui n'aiment pas ont tous cherché un message. C'est du moins aussi le ressenti de Mo', qui ne comprenait pas les auteurs.


Sara 12/07/2011 11:54


J'ai détesté...Certes il y a un effet surprise indéniable mais le scénario ne m'a pas du tout emballée. Pour moi ça se veut choquant pour être choquant mais je suis peut-être passée à coté du
message...


Radicale 11/07/2011 10:29


Clan du chef d’œuvre ! ;)
Mais effectivement, je pense qu'on adore ou on déteste...