L'Incal (Jodorowsky & Moebius)

Publié le par k.bd

  entete incal

 

Il est des coïncidences dont on se passerait bien. Nous avions décidé, depuis deux mois au moins, de chroniquer l’Incal. Et la publication de l'article tombe juste le lendemain de la disparition de Moebius. Un hasard qui n’a rien d’heureux... R.I.P. Maitre, et merci pour tout !

 

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Continuons notre voyage dans la quatrième dimension avec l’archétype même de la saga SF en bande dessinée. L’incal est une œuvre matricielle, produit de l’entité bicéphale Jodorowsky-Moebius.

C’est durant les années 70 que ces deux monstres se sont rencontrés. Jodo avait invité Moebius à travailler sur son adaptation cinématographique du roman Dune de Frank Herbert. Ce projet fou (qui devait réunir Jodo et Dan O’Bannon au scénario, Moebius, Dali et Giger pour les aspects visuels, Pink Floyd et Magma pour la musique...) ne verra malheureusement jamais le jour sous cette forme. On connait la suite avec David Lynch...

Cependant, les deux comparses ont développé une telle fusion spirituelle qu’ils décident de continuer leur collaboration ‘science-fictionnesque’, mais sur papier cette fois. Le support de diffusion était tout trouvé, l’Incal fera les grandes heures de la revue Metal Hurlant au début des années 80. L’Incal a apporté un souffle nouveau à la science fiction en bande dessinée des années 70, qui se prenait trop au sérieux. Une bonne dose d’absurde et de burlesque dans une saga ‘Space Opéra’, cela ne s’était jamais fait jusqu’alors.

Tout commence par une chute vertigineuse. John Difool est sauvé in extrémis par les robots policiers, auxquels il raconte son périple. Engagé comme guide-garde du corps par une « aristo du cône de surface », il se retrouve pourchassé par le féroce « tête de chien ». Lors de sa fuite (la première d’une longue série !), il croise un Berg, qui lui remet une étrange boite. Commence alors pour Difool (et pour nous) une cavale d’enfer à travers l’univers - faite de rencontres improbables pour un simple détective privé de classe R - où il sera l’objet de toutes les convoitises...

Le personnage principal est un antihéros comme on en trouve dans les séries humoristiques plutôt que dans les récits de Science Fiction. Lâche et peureux, subissant les événements sans rien maitriser, Difool n’a pas l’étoffe d’un héros. Ce qui le rend d’autant plus humain et favorise une identification forte. Cette confrontation d’un quotidien banal et d’une grande épopée métaphysique créée un décalage constant entre ce que vit Difool et ce à quoi il aspire.

Yvan rappelle que le rythme effréné de l’histoire, riche en rebondissements, ne laisse aucun moment de répit au lecteur. Difool est un personnage attachant, que l’on a envie de suivre jusqu’au bout de ses mésaventures.
Mr Zombi quant à lui trouve les éléments du scénario parfois abscons, en particulier les termes futuristes qui ne sont pas explicités, juste là pour donner un côté SF, sans forcément dire à quoi cela correspond.

En effet, l’histoire n’est pas structurée de manière classique. Si la scène d’ouverture nous présente le personnage principal et annonce les grandes lignes du récit, celui-ci se développe rapidement en un délire narratif incroyable, une succession de séquences toutes plus folles les une des autres, dans lequel Jodo prend un malin plaisir à balader son personnage principal ainsi ses lecteurs. Sans oublier Moebius lui-même !

Jodorowsky nous raconte sa manière de procéder : « Avant de commencer chacune de ces sagas, je rencontre plusieurs fois le dessinateur (que j’admirais pour ses œuvres antérieures) et, en le questionnant, je m’informais sur son caractère, ses goûts, les archétypes qui peuplaient son inconscient, son niveau de conscience, ses idées religieuses ou politiques, les mondes imaginaires qu’il désirait explorer. A partir de toutes ces données, je créais des aventures se déroulant dans un univers que l’artiste pourrait considérer comme le sien, et des personnages auxquels il pourrait s’identifier.
Moebius se sentait en partie John Difool, de même que François Boucq était le Bouncer, Juan Gimenez le Métabaron et Bess, le Lama blanc. En outre, pour écrire ces longues histoires, il me suffisait d’imaginer leur commencement, puis au fil des années, d’en dérouler la trame jusqu’à une fin qui me surprenait moi-même. Peu à peu, les personnages se libéraient de moi pour m’obliger à écrire ce qu’ils me dictaient. Je me fis une spécialité de placer mes héros dans des problèmes apparemment insolubles. »
(Jodorowsky dans Astéroïde Hurlant, Les Humanoïdes Associés, 2006)

On peut donc voir en Difool un avatar de Moebius. Tous deux sont dépendants des délires scénaristiques de Jodorowsky, ne sachant pas à l’avance comment se terminera cette folle aventure.

Lunch a raison de préciser que le graphisme de Moebius devient plus agréable au fil des tomes. On sent l’évolution de son graphisme entre 1981 et 1988 (à l'image de Difool lui-même, qui change physiquement au fil des tomes et devient plus beau). Son trait se fait plus fin, plus épuré. Il a abandonné son style réaliste et puissant, ses volumes hachurés et ses formes minérales des années 70 (cf ; La déviation ou Arzach) pour un graphisme plus « ligne-claire ».

Les couleurs originales de Chaland (pour le premier) et de sa femme (du 2 au 4) contribuent à la lisibilité et au dynamisme des planches. Elles possèdent un côté suranné qui fait le charme des premiers tomes. Plus modernes, les couleurs de Goran Janjetov sur les deux derniers sont tout à fait cohérentes et contribuent à l’unité de la saga.

Pour ma part, je considère l’Incal comme un grand barnum cosmique à forte portée symbolique et politique. Une œuvre phare qui rayonna dans le monde entier (et dans plusieurs domaines artistiques) et influença les plus grands, de Katsuhiro Otomo (Akira) à Frank Miller (Ronin)...

 

 

 

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Commenter cet article

Lunch 16/03/2012 20:29

Ou Arzach, ou Icare... il y a le choix parmi tout ce qu'il a fait.
Et si en plus tu ouvres à ses autres pseudo, ça laisse encore plus de choix dans les genres. Pourquoi pas un Blueberry du coup ? :)

Joelle 13/03/2012 19:39

J'ai presque honte vu que je n'ai jamais rien lu de Moebius ! Du coup, avec sa disparition, je pense lire L'Incal, même si c'est une série qui m'a toujours fait un peu peur !