Le Grand pouvoir du Chninkel (Rosinski & Van Hamme)

Publié le par k.bd

  entete chninkel

 

  Dieu peut-il être un héros de bande dessinée ? Le médium est-il adapté pour aborder la question divine ?
Pour l'équipe de K.BD, ces questions ne se posent pas. Le choix de ce thème n'a suscité aucun problème car, que l'on soit croyant ou pas, Dieu est un sujet universel, qui concerne tout le monde. Et la bande dessinée un art assez mature pour l’aborder de manière pertinente.

Nous nous imposons à chaque fois de retenir une œuvre franco-belge, un comics et un manga. De ce fait, nous ne serons pas surpris de constater que les religions monothéistes sont abordées par des auteurs occidentaux, le bouddhisme par un mangaka (en l’occurrence LE maître).

Le choix s'est avéré difficile, vu la quantité d'auteurs ayant abordé le religieux dans leurs albums, mais en même temps très simple, sachant que peu de grandes œuvres sont sorties sur le sujet.

Mathieu, Tezuka, Van Hamme et Rosinski sont des artistes majeurs, des maîtres dans leurs genres. C'est ce qui me semble intéressant dans le choix de ce thème : découvrir ce que de grands auteurs ont à en dire. Sinon, autant lire « la vie de Jésus en bande dessinée »…

Quoi que, c’est un peu ce que l’on va faire avec Le Grand Pouvoir du Chninkel. Car l'air de rien, sous ses airs d'épopée « heroic fantasy », le Chninkel est la métaphore à peine exagérée de la vie de Jésus.

« Ses doutes, ses faiblesses, ses lâchetés puis son courage et (finalement) sa sagesse seront les jalons d’un véritable chemin de croix d’un destin unique qui le conduira des ruines fumantes d’un champ de bataille au sommet d’une colline… » Mike pointe en quelques lignes toutes les similitudes dans les parcours de Jésus et J’on.

Elu par U’n (nom parfais pour le Dieu unique) afin de libérer le peuple opprimé, J'on est l'incarnation du fils de Dieu. Sauf qu'il n'a rien demandé et se sent totalement dépassé par la mission qui lui incombe. Désabusé, pleutre, il ne cherche qu’une chose, fuir le chaos ambiant et vivre son idylle avec la belle G’wel. Il ne se sent pas investi par sa mission et vit cela comme un calvaire.

Avec un lyrisme qui sied parfaitement à l’univers du Chninkel, Zorg décrit à merveille les tenants et aboutissants de cette folle épopée : « Voilà bien des croisées solaires que la guerre fait rage sur Daar, un monde situé en dehors de notre espace temps. Cette guerre, c’est avant tout celle de trois personnages appelés « immortels » (Jargoth, Zembria, Barr-Find) qui se partagent ce monde de désolation. Ici les Chninkels sont considérés comme des esclaves… »

Comme le sous entend Lunch, cette quête initiatique va révéler J’on à lui-même, à son potentiel messianique. « J'on n'a pas seulement subi l'apparition divine, il a gagné la foi. Une conviction qui va le rendre plus fort et le faire avancer, qui va le faire agir comme il ne l'avait jamais fait, qui va lui faire dire des choses qu'il ne se pensait pas capable de formuler. »

Cependant, Badelel pense, à juste titre, que l’histoire ne possède pas les codes typiques au genre : « On pourrait croire à un récit initiatique, et pourtant, le personnage n'évolue pas (ou peu) et le final ne correspond pas du tout à ce type de construction. D'une part, les auteurs assument les défauts de leur héros, et d'autre part, la fin de l'histoire est toute à fait surprenante, deux très bons points pour cette BD. »

De nombreuses influences jalonnent cette épopée. « Un monde très dense qui, s'il n'échappe pas à certains travers du genre (noms des lieux, des personnages, des créatures, qui participent de l'imagerie "médiévale-fantastique" ) mêle magie, fantastique, technologie et philosophie avec aisance et une certaine jubilation : Van HAMME connaît ses classiques et en joue avec plaisir. » (Champi)

Dans les œuvres respectives de Mathieu et Tezuka, Dieu et Bouddha sont incarnés, représentés par le physique qu’on leur connaît depuis toujours (un vieux barbu et un gros chauve). Van Hamme et Rosinski ont choisi une représentation plus abstraite du divin : le grand monolithe noir. Symbole issu de 2001 : l'Odyssée de l’espace, qui a le mérite d’éviter tout clivage, chacun y projetant ses propres représentations.

Pour ma part, « Le grand pouvoir du Chninkel nous démontre le savoir faire évident de Van Hamme et Rosinski pour emmener leurs lecteurs dans des univers totalement dépaysant, tout en y insérant des éléments familiers. Une alchimie qui fonctionne ici parfaitement. »


En parlant « d’idée prolifique », Yvan n’hésite pas à rappeler le coup marketing de Casterman qui a réédité le Chninkel en trois tomes et en couleur. La couleur justement, ne fait pas l’unanimité.

Si certain ont découvert la saga de J’on dans sa forme actuelle, les puristes (dont je fais parti) demeurent intransigeant vis-à-vis du passage à la couleur. Aussi, Mo’, qui a lu les deux versions, ne pense pas que la couleur apporte grand-chose au récit et préfère la version noir et blanc qui « donne de la force aux textes, un travail monstrueux d’encrage y a été effectué. »

Il est vrai que le noir et blanc puissant de Rosinski se suffit largement à lui-même. Mais citons les sages paroles d’Yvan « cette espèce de fable religieuse aux nombreuses allusions bibliques et au héros sympathique et humain reste un incontournable de Van Hamme et Rosinski et du 9ème art, qu’elle soit en couleurs ou en N&B. » D'autant que la couleur a été réalisée par Graza, la coloriste de Thorgal, sous la houlette de Van Hamme lui-même, alors...

Pour conclure, Paul parle à juste titre des « multiples résonances » que ce récit apportera à chacun de ses lecteurs. Ainsi que cet élément qui nous permet de distinguer les œuvres majeures des petites choses : la résistance au temps et aux multiples relectures.

 

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Publié dans Synthèses

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