Le Vagabond de Tokyo, tome 1 (Fukutani)

Publié le par k.bd

entete vagabond 

 

Qui dit « manga autrement » dit aussi « Japon autrement ». Notre mois des mangas pas comme les autres se devait donc de présenter le Japon comme rarement les mangas grand public le montrent.
Nous voilà donc cette fois-ci en route pour… la marge.
Non pas celle révélée par Yoshihiro TATSUMI, dans Une vie dans les marges, mais celle du Tokyo qui marche toujours plus vite, plus froid, plus aveugle, laissant dans son sillage les tranquilles et silencieuses ruelles des quartiers résidentiels.
Décors récurrents de bien des mangas, ces quartiers n'abritent pas seulement de paisibles retraités ou d'actives femmes au foyer : on y trouve parfois aussi des résidences comme la Résidence Dokudami.
Petit bâtiment vétuste – le mot est faible – perclus de cafards, de vermine et d'odeurs rances et persistantes, la Résidence Dokudami abrite une population hétéroclite caractérisée par la précarité : chômeurs, fugueuses, paumés s'y côtoient avec plus ou moins de bonheur et de générosité.

Parmi eux, Yoshio Hori, alter-ego de papier de l'auteur, glandeur professionnel qui lutte chaque jour pour joindre les deux bouts et chaque nuit pour faire fonctionner le sien – le plus souvent à travers des rêves érotiques.
De petits chantiers journaliers en bars interlopes, il fréquente une population bigarrée et particulièrement touchante, composée d'hôtesses, de pervers malheureux, d'homosexuels enfin tranquilles, et de tous les marginaux qu'une ville comme Tokyo dans un pays comme le Japon peut engendrer.

Ayant lui-même connu « la dèche » - le mot est faible ! - Takashi FUKUTANI était sans doute l'auteur le mieux placé pour parler des laissés pour compte du système japonais. Comme Yvan le remarque, ils sont nombreux les oubliés (plus ou moins volontaires) de l'implacable et écrasante machine économique japonaise ! Quelle place laissée pour ceux qui ne veulent ou ne peuvent s'y insérer ?

Abonné pendant des années au régime sec de la précarité, Takashi FUKUTANI – qui jure avoir rencontré son personnage un jour d'errance dans un quartier retiré – semble avoir traversé toutes les situations qu'il fait vivre à son héros : l'accueil d'une charmante colocataire, la rencontre avec une fugueuse boulimique, les soins promulgués par un homosexuel travesti que l'on a cessé de persécuter...
Même si quelques histoires seulement sont qualifiées de « vraies », tout porte à croire que FUKUTANI a vécu bien plus qu'il ne l'avoue les troubles d'une vie au jour le jour : nuits blanches, désirs nombreux et refoulés, insalubrité du logement, poches vides et trouées à intervalles réguliers...
Heureusement que l'humour est là pour supporter le pire. Un humour souvent gras, comme le souligne Yvan, mais qui permet, derrière le rictus jaunâtre ou le franc éclat de voix, de supporter l'insupportable, et d'apporter un peu de poésie dans un monde souvent terne, triste, peu engageant. Le rire comme arme de survie, en somme.

Derrière un trait en apparence conventionnel, FUKUTANI joue d'une pertinente alternance entre réalisme brutal et souvent poignant, et théâtralisation à outrance par les attitudes et les expressions caricaturales de ses personnages. Comme si faire du quotidien une fiction scénique pouvait le rendre un peu moins douloureux, un peu moins direct, mais bien plus accessible également.

Oui, Le vagabond de Tokyo montre des fantasmes, des perversions, des excès et de profonds moments de déchéance. Mais n'est-ce pas pour attirer notre attention sur la détresse de toute une frange de la population japonaise – et par extension, de la population des pays dits « riches » - réduite à l'invisibilité et au silence ?

Plongée salutaire dans le monde des façades anonymes et répétitives et des ruelles qui ne servent d'ordinaire que de lointaine toile de fond, Le vagabond de Tokyo, autobiographie déguisée d'un auteur qui a surtout côtoyé la misère, nous rappelle que le Japon contemporain ne se limite pas aux temples ancestraux et aux établissements scolaires.

Même si Yvan a relevé la lourdeur de l'humour et la crudité de certaines scènes, il reconnaît dans l'œuvre de FUKUTANI – dont un deuxième tome a déjà été tiré – l'honnêteté d'un auteur ayant cherché à donner la parole aux laissés pour compte afin de mieux comprendre une société qui continue pour beaucoup de nous surprendre.
J'ai pour ma part été très agréablement surpris par cette œuvre inattendue tout à la fois drôle, touchante et très troublante.

Ma synthèse est déjà trop longue, ne me reste donc qu'à vous proposer de vous plonger directement dans cette œuvre atypique et donc profondément fondamentale. Le Lézard Noir n'en finit pas de se glisser dans les interstices les plus inexplorés du manga.

(Pour faire écho à mon intro, qui dit « manga autrement » dit aussi parfois « manga difficile à trouver ». D'où notre petit nombre de rédacteurs pour ce titre. Affaire à suivre...

 

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Publié dans Synthèses

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Lunch 11/10/2011 13:44


Petit problème fort regrettable : l'album est introuvable.
J'aurais beaucoup aimé participer aussi à cette lecture.

Sinon, merci du complément d'info Jérôme, je ne savais pas que l'auteur était mort.


Mo' 11/10/2011 10:47


@ Joelle : j'ai fait le même parallèle avec "Journal d'une disparition". Mais vu que je n'ai pu participer à la lecture du "Vagabond de Tokyo", je serais incapable de dire si les deux récits
traitent l'errance de la même manière


Joelle 10/10/2011 10:29


Cela me fait vaguement penser à Journal d'une disparition de je ne sais plus qui (me rappeler les noms d'auteurs français est déjà galère alors des auteurs japonais ... pfff !).


Choco 09/10/2011 18:34


Une surprenante découverte pour moi aussi ! Le hasard a fait que je ne suis pas allée plus loin que le premier volume mais le commentaire de jérome prouve qu'effectivement il ne semble pas apporter
beaucoup plus.
Mon avis était ici : http://legrenierdechoco.over-blog.com/article-le-vagabond-de-tokyo-42263615.html


jerome 09/10/2011 07:57


Un manga atypique, c'est une évidence. Mais si le 1er tome se révèle une excellente surprise, le second m'a limite ennuyé (une impresion de déjà vu qui fait perdre beaucoup d'intérêt à la plupart
des histoires). Mon avis sur ce titre : http://litterature-a-blog.blogspot.com/2009/12/le-vagabond-de-tokyo-residence-dokudami.html