Le vaisseau de pierre (Christin & Bilal)

Publié le par k.bd

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Cet album nous emmène en Bretagne dans le petit village fictif de Trehoët. Cette bourgade vit au rythme paisible des saisons et tire ses ressources de la pêche côtière. Seule ombre au tableau, la perspective qu’une station balnéaire s’implante dans la région. Pour les promoteurs immobiliers en revanche, c’est une affaire juteuse. Bouleversement de la zone économique actuelle, impacts non négligeables sur l’écosystème et arrivée de population saisonnière… tout cela, c’est de la chiure de mouche comparé aux bénéfices qu’il y a à se faire ! Emoustillés par ce projet, ils se gaussent à l’idée du devenir du vieux château de pierre qui surplombe le village. Ils lui promettent une seconde jeunesse : il sera le fleuron du futur parc de loisirs de la région, relégué au rang d’attraction touristique. Les habitants de Trehoët ne le voient pas du même œil. Ils décident finalement de s’opposer à la création de ce complexe balnéaire. Pour se faire, ils sollicitent l’aide du vieil ermite qui habite au château. De mémoire d’ancien, on dit que cet homme-là est l’Ankou.

Dans la mythologie celtique, l’Ankou est une figure incontournable. Pendant longtemps, son existence a été véhiculée par la tradition orale et les contes bretons. Pourtant, l’Ankou ne représente pas la Mort mais son serviteur. C’est un passeur d’âmes et quiconque entend le grincement de sa charrette sait qu’il va prochainement passer de vie à trépas, quiconque l’aperçoit sait qu’il va mourir dans l’année.

Avec Le Vaisseau de pierre (1976), Pierre Christin et Enki Bilal nous proposent une relecture de ce mythe breton.

Cet album est le second opus de la trilogie des Légendes d’aujourd’hui débutée en 1975 avec La croisière des oubliés et qui s’achève en 1977 avec La ville qui n’existait pas. Cette série fantastico-réaliste a ouvert la porte à une collaboration d’artistes qui se prolongera jusqu’en 1983.

Comme le souligne si bien Champi, nous sommes plongés dès le début dans une ambiance graphique sur laquelle le climat breton a la mainmise. « La mer, le brouillard, la lande... » tout y est, et les premières déflagrations produites par le fusil du vieil ermite donnent le « la » quant au spectacle auquel nous allons assister, presque incrédules. Dès lors, le sablier du temps rappelle sans cesse à l’ordre l’idée que chaque minute compte. Pierre Christin fait appel à des procédés narratifs qui ont déjà fait leurs preuves. On est en présence d’une scission très claire entre deux camps, chose que Lunch explique très clairement dans sa chronique. A cela, le scénariste mêle une intrigue à la croisée des genres. Mitchul a été sensible à cette richesse qui puise dans plusieurs genres littéraires : « légende celtique, conte écologique et réalité économique ». A l’instar des deux autres albums de la série, Le vaisseau de pierre concilie à la fois l’aspect ludique du récit fantastique et l’intérêt que revêt une œuvre engagée. En effet, chaque album de la trilogie propose une réflexion non dénuée de sens sur les effets néfastes de la modernisation et de l’industrialisation.

La présence de personnalités fortes donne de l’aplomb au récit et les quelques pointes d’humour replacent régulièrement cette histoire du côté de la fable urbaine. « Les caractères bien trempés des personnages font sourire » souligne Badelel. Ces individus entraînent le lecteur à les suivre dans ce voyage. Le lecteur restera d’ailleurs un temps non négligeable en alerte, tout affairé à observer les préparatifs annonciateurs d’un bouleversement conséquent de leur vie. C’est ici aussi que le travail d’Enki Bilal entre en scène. Son sens presque inné de la composition graphique donne à ce petit-huis clos breton force et profondeur. Le graphisme aide à matérialiser lieux et personnages. « Le dessin est plus maladroit et plus chargé (comparé à ses travaux actuels) mais il dispose d’une chaleur et d’une forme de spontanéité que j’apprécie » ai-je cru bon de préciser. Un style différent de celui qu’on lui connaît aujourd’hui puisque loin d’aller à l’épure, il se compose en abondance de jeux de hachures, de forts contrastes de couleurs, le tout « apporte une teneur minérale à l’ensemble, qui sied parfaitement à l’histoire. Ces personnages sont aussi durs que la roche bretonne » (NDLR : voir la chronique de Mitchul).

A noter enfin la présence d’un fil rouge sur les trois albums de la série. Il se matérialise par la présence d’un individu mystérieux et dont les convictions morales ont une incidence non négligeable sur la tournure des évènements et la manière dont les décisions vont être prises.

Des cinq lecteurs ayant participé à cette lecture, nous notons tous le plaisir que nous avons eu à nous replonger dans ce récit intemporel dont la teneur lui permet de trouver un écho dans les questions d’actualité. Une confrontation entre passé et présent très appréciable dont la qualité narrative s’ouvre à un large lectorat. Les légendes d’aujourd’hui ne sont que les prémices de la collaboration entre deux auteurs de renom, une collaboration qui donnera lieu à d’autres récits tels que Partie de chasse, Les Phalanges de l’ordre noir ou Cœurs sanglants et autres faits divers. Autant d’albums devenus aujourd’hui des classiques du Neuvième Art et qui ont ouvert « la voie à la réactualisation des légendes rurales (Silence, de Didier COMES, en sera un majestueux exemple quelques années après), et elle est caractéristique des œuvres de politique-fantastique que CHRISTIN avait commencé à développer dès le début des années 70 avec la série Valérian » (Champi). 

 

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