Rébétiko (Prudhomme)

Publié le par k.bd

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Après un petit tour au septentrion, avec les quatre garçons dans le vent – du Nord – en Orient, avec la nostalgique Marjane, et en Occident, sous une pluie de Meteor, il est temps de conclure notre mois musical par une ultime et centrale escale : la Méditerranée. Carrefour millénaire des civilisations, elle est un riche et imprévisible creuset musical, à l'instar de ses eaux poissonneuses et capricieuses.

C'est la Grèce, plus précisément, qui sera notre dernière étape. A mi-chemin entre l'Orient et l'Occident, la patrie de la démocratie foule au pied ses philosophiques héritages en cette terrible année 1936, portée par la sombre Histoire qui ronge l'Europe pays par pays, rêve par rêve. Venus d'ailleurs – de Turquie, des Cyclades – les Rébètes, musiciens libertaires et contestataires, se cachent pour échapper au bruit des bottes et aux coups de matraques.
Mais la traque est rude, et l'Etat policier mis en place par le dictateur Métaxas leur laisse peu de répit, brisant les instruments et enfermant les corps.

Mais la mauvaise herbe a la peau dure, et les six mois à l'ombre n'ont pas fait faner Markos. Il en a au contraire profité pour peaufiner quelques vers.
Sous les hautes murailles qui n'ont su le briser l'attendent ses amis, un peu voyous, surtout musiciens, épris d'art, de filles, de fumée et de liberté. Visages usés, regards fermes, ils protègent leurs précieux instruments pour offrir à la nuit et à leur compagnon libéré l'essence de leur art : les sons, la voix, les tremblements de l'exil, de bar en bar, jusqu'à la fuite, jusqu'à la fin, jusqu'à l'aube.

Qui sait de quoi la vie sera faite demain, quand les amitiés vacilleront, quand le monde tremblera, quand la mer et l'Histoire avaleront les meilleurs.
Alors autant vivre l'instant, un baiser, une mélodie, une danse, une fille, un filet d'huile, un cri du cœur. Liberté. Coûte que coûte.

Nous avons tous plus ou moins découvert le Rébétiko grâce à David Prudhomme : cousin du blues ou du fado, qui sont plus facilement parvenus à nos oreilles, ce fils des exilés turcs et grecs du début du XX°s s'est moins facilement laissé capturer par les enregistreurs. Mais « on ne vend pas le vent. Il disparaît. »
Né dans un contexte historique fort, répressif, dictatorial, que l'auteur met en avant dès le prologue, et fait ressurgir à intervalles réguliers et violents, le Rébétiko est, pour Mo', un besoin vital plus qu'un art de vivre; l'expression d'une identité, d'une contestation, pour Badelel.
Fort de près d'une centaine de pages, le récit nous transporte dans une Grèce aux ambiances particulièrement bien rendues, comme le souligne David. La couleur déployée par l'auteur y est pour beaucoup.
Elle accompagne un trait vivant, vibrant, érotique pour David, et mettant en avant la classe des principaux protagonistes, pour Lunch.

Si nous avons tous salué le travail de recherche et la sensibilité de David Prudhomme, nous n'avons pas tous ressenti la musique de la même manière : pour Yvan, elle tarde à venir, mais devient envoûtante. Pour Mo', elle s'apparente à une transe. Pour David, elle relève de la magie. Pour Lunch, même si elle vient des tripes, on ne la ressent pas aussi fortement que le blues de Meteor Slim. Pour Badelel au contraire, elle jaillit des cases avec une telle force qu'il est inutile de chercher à en écouter une fois l'album refermé, car tout est joué. Pour ma part, même si l'album alterne vitesse et lenteur avec musicalité, j'ai eu besoin d'aller écouter quelques morceaux pour prolonger l'exploration.

David regrette que Rébétiko n'ait pas reçu le grand prix d'Angoulême en 2010. Il a toutefois bénéficié du prix « Un regard sur le monde » qui a salué l'aspect documentaire de l'album. Sans que l'on puisse cependant cantonner l'album dans ce genre car, comme l'indique Mo', fiction et réalité historique se mêlent à s'en confondre.

Musique complexe issue d'un monde complexe, musique-douleur d'un peuple de l'ombre écrasé par un pouvoir voulant en finir avec les libertés individuelles, et ayant trouvé dans les musiciens de parfaits boucs émissaires, le Rébétiko, fort des ses artistes autant génies que voyoux, de ses instruments atypiques pour les occidentaux que nous sommes, et de son histoire à double identité, parlera à tous ceux, et ils sont sans doute nombreux, qui sentent vibrer en eux la musique de la vie, tantôt calme, tantôt incontrôlable, méditerranéenne jusqu'au bout des notes.

Une musique vitale, en résistance. Cousine en cela de l'humour qui sera à l'honneur sur K-BD, en janvier.
Notes dansantes et éclats de rire. Voilà sans doute le plus beaux programme à vous souhaiter pour cette fin d'année.

Bonnes fêtes à toutes et tous.

 

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Publié dans Synthèses

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Lunch 26/12/2011 22:48

Pour ceux qui seraient tentés de lire la BD avec un petit son d'ambiance :
http://www.musicme.com/#/Markos-Vamvakaris/albums/Fragkosyriani-0731452635129.html

Joyeux Noël à tous nos lecteurs ;)