Un Pacte avec Dieu

Publié le par k.bd

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« Génie », « légendaire », « intouchable », « maître »... Les mots les plus forts ne manquent pas pour évoquer Will EISNER (1917-2005), un des pères de la bande dessinée moderne. Et à raison. Car l'auteur du Spirit, de Un Pacte avec Dieu, et d'innombrables histoires courtes recueillies sous le titre Big City, occupe une des plus hautes places au panthéon des auteurs de comics.

Publié successivement chez les Humanoïdes Associés (1982), Glénat (1993) puis Delcourt (2004), sous différents titres victimes des aléas de la traduction (Un Bail avec Dieu / Le Contrat / Un Pacte avec Dieu), Un Pacte avec Dieu (A Contract with God, dans la langue de Superman) porte le titre d'une des quatre nouvelles rassemblées dans ce recueil.
Quatre tranches de vie qui suivent successivement les pas d'un vieil homme amer face à un Dieu peu scrupuleux, d'un homme ruiné reconverti en chanteur des rues, d'un concierge peu engageant et peu fréquentable, et d'un « Cookalein », maison de vacances communautaire à quelques kilomètres de New York, dans la campagne.

New York : le mot est lâché.
Le Bronx, plus précisément. Autour de Dropsie Avenue – célèbre rue qui donna d'ailleurs son titre au troisième tome de la Trilogie du Bronx entamée avec Un Contrat avec Dieu.
Quartier de l'enfance de Will EISNER, carrefour de l'immigration européenne aux Etats-Unis, creuset d'une population en grande partie d'origine juive, et frappée par la pauvreté. Car la Grande Crise bat son plein.
Entre rues sales et immeubles insalubres – seule la dernière nouvelle offre une bouffée d'air campagnard – évoluent des personnages haut en couleurs, ni tout blanc ni tout noir, portés par la colère, l'envie, le désir, la jalousie, l'avarice... Comme si, derrière chaque visage, chaque destin, se caché toujours un vice, même mineur.

Maître dans l'art de raconter les vies, Will EISNER met son incroyable talent, son génie graphique au service de ces vies tout en heurts, en pleurs, en désespoir. Car malgré l'humour qui affleure parfois, le constat (avec Dieu ?) est plutôt sombre.

La force du récit passe, comme souvent avec EISNER, grand théoricien de la bande dessinée, par une forme d'art total : tout, du dessin à la forme des cases, du lettrage à la mise en page, concourt à créer une unité expressive, expressionniste même, particulièrement forte. Là où certains risqueraient d'y percevoir de l'exagération ne doit être admirée que la maîtrise quasi-suprême de l'art de la bande dessinée en tant que force narrative.
D'ailleurs, Will EISNER, peu avare de conseils, a formalisé ses réflexions et les années de cours qu'il a pu donner à l'Ecole d'Arts Visuels de New York dans trois ouvrages-clefs (Les clefs de la bande dessinée) fournissant pistes et lumières sur une oeuvre majeure de l'histoire de la bande dessinée.

Pour Mo', qui nous livre un large extrait des commentaires de Will EISNER sur son oeuvre, Un Pacte avec Dieu est une bonne entrée dans l'univers graphique et scénaristique – les deux étant toujours étroitement liés chez EISNER – de l'auteur.

Paul et Mitchul s'interrogent sur la place qu'occupe Un Pacte avec Dieu dans l'histoire du roman graphique, rappelant que ce livre en est peut-être un des premiers – mais cela ouvre un débat que bien des spécialistes ne sauraient ni ne voudraient clore. Il souligne également les impressionnantes qualités graphiques de l'oeuvre, qui en font une BD par excellence.

Michul rappelle également l'action pédagogique de Will EISNER, qui a permis à de nombreux auteurs, comme Bob KANE, d'accéder à la postérité.

Tout en saluant la modernité du trait et du traitement des codes de la BD, Yvan regrette la banalité des histoires, ancrées dans un quotidien peu captivant. Zorg souligne également le manque de dynamisme de la plupart des histoires.

Il rappelle par contre à juste titre le contexte éditorial de l'époque à laquelle Un Pacte avec Dieu parut : l'Âge de Bronze des comics, période encore très florissante pour les super-héros, mais déjà marquée par une décennie d'oeuvres de Robert CRUMB et consorts. Le roman graphique pouvait éclore.

Lire un ouvrage de Will EISNER au moins une fois dans sa vie me semble indispensable, à la fois pour replonger dans une époque peu souvent mise en avant – ce New York populaire et bigarré des années 30 – mais surtout pour découvrir la force d'un art porté à un de ses plus hauts sommets. D'ailleurs, si les plus prestigieux prix couronnant la bande dessiné outre-Atlantique se nomment, depuis 1988, les Eisner Awards, ce n'est pas pour rien...

 

signature champi mars 2011

Publié dans Synthèses

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